Suicide chez les enfants et adolescents : une réalité sûrement sous-évaluée

Article par , le 29/09/2011 à 17h46 , modifié le 29/09/2011 à 18h21 0 commentaire

Il n'y a pas que les adultes qui sont en souffrance psychique. Elle touche de plus en plus tôt les jeunes. Ce mal-être peut entraîner le suicide chez les adolescents soulignent les experts.

"Quand on voit que quatre millions d'adultes consomment des psychotropes de façon régulière, on peut penser que ce mal-être a glissé vers les tout petits" a commenté Jeannette Bougrab, la secrétaire d'Etat à la Jeunesse. L'hiver dernier, cette dernière a donc demandé un rapport au neuropsychiatre, Boris Cyrulnik, à la suite du suicide d'une fillette diabétique de neuf ans près de Lyon et d'un garçon de 11 ans en Seine-Saint-Denis. Il vient de remettre son rapport, publié aux éditions Odile Jacob sous le titre "Quand un enfant se donne 'la mort'". 

Pour le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, la prévention du suicide des enfants débute avant la naissance. Il insiste sur la nécessité d'offrir à l'enfant une stabilité affective et sensorielle dès sa conception et recommande aussi de lutter contre le stress maternel pendant la grossesse, "surtout dans les dernières semaines" et prône de longs congés parentaux -(au moins dix mois) pour le père et la mère. "L'isolement affectif d'un nouveau-né donne dans le cerveau une trace cérébrale qui l'empêche de maîtriser la pulsion. Ensuite l'isolement affectif de l'enfant ou de l'adolescent déclenche la pulsion pour simplement une pichenette qui peut suffire pour passer à l'acte, a-t-il expliqué. Une phrase blessante, une petite frustration, une mauvaise note à l'école ou le déménagement d'un copain peuvent provoquer une déflagration exceptionnelle.

Acte suicidaire ou accident ???

Ce dernier estime aussi que le phénomène est sous-estimé : "Les suicides aboutis sont rares chez les 5-12 ans" indique-t-il mais il ajoute aussitôt "Ils sont certainement plus fréquents car les chiffres ne parlent que des suicides évidents. Il y a tellement d'enfants malheureux qui vont trop se pencher par la fenêtre, traverser la rue sans regarder ou descendre du bus en marche... Pour lui, c'est "une cascade de déchirures invisibles" qui mène au passage à l'acte, alors que les enfants commencent à comprendre la mort entre six et neuf ans.

Quelles en sont les causes ?

Un deuil précoce, un conflit familial, une maltraitance, une agression sexuelle, un isolement affectif, un mal-être, un harcèlement à l'école, une mauvaise note. Toutes ces causes sont au nombre de ces "déchirures" fatales. En 2009, 37 suicides d'enfants de moins de 14 ans ont été répertoriés en France métropolitaine (26 garçons, 11 filles, majoritairement par pendaison, strangulation ou asphyxie), 526 chez les 15-24 ans (404 garçons, 122 filles), tranche d'âge où le suicide est la deuxième cause de mortalité, selon des chiffres de l'Inserm CépiDc.

Comment repérer les signaux d'alerte

Chez les ados, il peut être difficile de distinguer la souffrance psychique du mal-être inhérent à l'âge.  "Ce qui rend la prévention difficile c'est que les tentatives de suicide sont très souvent impulsives, le délai entre les signes annonciateurs (troubles du sommeil, de l'appétit, de l'humeur, consommation d'alcool, fugues), et les actes pouvant être très, très court" souligne le Dr Bochereau. Chez les enfants, "c'est moins connu donc on a encore moins de signaux" et l'impulsivité est plus marquée, "plus liée à leur mode de fonctionnement" et leur "rapport au temps plus instantané".

L'anxiété ou le fléchissement scolaire peut toutefois être des indicateurs plus forts que pour les ados, selon les professionnels qui relèvent qu'une humiliation devant la classe, une mauvaise note ou une remarque désobligeante peuvent être des déclencheurs. L'école, où pas grand-chose n'est fait selon Thérèse Hannier, présidente de l'Union nationale pour la prévention du suicide, doit donc œuvrer à une prévention précoce du mal-être. Il y a un manque d'infirmières, de médecins scolaires et "les enseignants sont dans le flou total, même si leurs capacités humaines leur permettent quand même de déceler des troubles" dit-elle.

Boris Cyrulnik est de cet avis ! Il préconise de développer les métiers de la petite enfance et invite à cesser de "surinvestir" l'école, "facteur d'angoisse et de suicide". Revoir les rythmes scolaires français seraient à cet égard un progrès majeur, juge-t-il. "Les enfants d'Europe du Nord sont deux fois moins stimulés que les enfants d'Europe du Sud et ces enfants-là sont premiers dans les classements internationaux des évaluations scolaires" a-t-il expliqué sur France Info. "En moins de dix ans, la Finlande et les pays d'Europe du Nord ont obtenu une diminution de 40% des suicides" a-t-il relevé.

Ne pas brûler les étapes

"Tous les problèmes psychopathologiques rajeunissent: on voit des anorexies mentales, des troubles du comportement, des dépressions de plus en plus jeune. L'acte suicidaire rajeunit aussi" explique Marie-France Le Heuzey, pédopsychiatre à l'hôpital Robert-Debré à Paris. Selon les médecins, l'enfant prend conscience vers 7-8 ans de l'irréversibilité de la mort, ou plus tôt s'il a connu des décès dans son entourage ou la perte d'un animal domestique. L'acte suicidaire peut cependant être dicté plus par une volonté de changement qu'un réel désir de mourir.

"Les conditions de vie dans notre société peuvent être extrêmement difficiles, plus qu'autrefois" dit le Dr Le Heuzey, citant notamment des "familles explosées" engendrant un sentiment d'insécurité ou de culpabilité chez l'enfant. "Il y a un climat généralisé de stress, de compétition, qui se cristallise sur la scolarité" selon Denis Bochereau, pédopsychiatre à l'Institut mutualiste Montsouris (Paris). "Les enfants sont plus adultifiés qu'avant, avec des portables dès le CM1, et, alors qu'ils sont encore en latence, on leur offre une sorte de pseudo responsabilité ou identité d'adolescent" dit-il. 

Le plan national de prévention du suicide 2011-2014 prévoit justement un guide, à destination des professionnels du soin et de l'action sociale, pour repérer souffrance psychique et troubles du développement chez l'enfant et l'ado. Des actions de sensibilisation et de formation devraient également être proposées aux différents professionnels de l'Education nationale.

 
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