Anna Politkovskaya ou la vérité assassinée

Article par Pascale Bonnamour , le 27/10/2006 à 14h59 , modifié le 27/10/2006 à 16h18 0 commentaire

La journaliste a été abattue le 7 octobre en plein centre de Moscou, alors qu'elle terminait un article dénonçant les tortures en Tchétchénie. Que ce soit en Russie ou à Paris, où je l'avais rencontrée, elle critiquait le climat de peur et de violence érigé en système par Vladimir Poutine dès son arrivée au pouvoir. Portait d'une femme de 48 ans aux valeurs morales exceptionnelles.

Anna Politkovskaya parlait d'une voix douce et posée lorsqu'elle évoquait les horreurs en Tchétchénie et la politique du silence imposée aux journalistes sur de nombreux sujets tabous en Russie. Son écriture était à l'image de sa quête de vérité : précise, argumentée, étayée de faits concrets. Lorsqu'on l'interrogeait sur son courage et son honnêteté inoxydables, alors qu'elle était la seule journaliste à continuer de se rendre en Tchétchénie, elle rétorquait tristement : " je sais, l'insécurité fait partie de ma vie, mais vous savez, des personnes ont été tuées pour m'avoir donné des informations ".

Médiatrice lors de la prise d'otages du théâtre de la Doubrovka
Elle travaillait depuis 1999 pour le bihebdomadaire Novaya Gazeta (172 000 exemplaires). C'est aujourd'hui le seul journal indépendant en Russie, dans un paysage médiatique totalement verrouillé par le pouvoir. Outre la Tchétchénie, Anna Politkovskaya dénonçait la corruption et l'enrichissement des oligarques aux dépens de la population russe.
En 2002, lors de la prise d'otages du théâtre de la Doubrovka, elle joue spontanément un rôle d'intermédiaire car un ami de ses proches se trouve parmi les huit cents otages bloqués à l'intérieur par des commandos tchétchènes. Elle racontera dans " la Russie selon Poutine " (ed Buchet-Chastel, 2005) la gestion catastrophique de cette prise d'otages qui se soldera par l'envoi d'unités spéciales pour gazer le théâtre. Bilan officiel : 128 morts.

Les "avertissements " se multiplient 
Le 1er septembre 2004, alors qu'elle tente de se rendre sur les lieux de la prise d'otages des écoliers de Beslan (Ossétie du Nord) pour offrir sa médiation, elle est victime d'une tentative d'empoisonnement à bord de l'avion. Elle est hospitalisée d'urgence pour une " infection intestinale aiguë " mais ses analyses médicales disparaissent. Elle avait pourtant réussi à négocier la venue à l'école du président Aslan Maskhadov, deux heures avant l'assaut qui fera 344 morts.
Très vite, elle et ses collègues font le rapprochement entre cet empoisonnement et la mort suspecte de Iouri Chtchékotchikhine, rédacteur en chef de Novaya Gazeta et député démocrate, victime en juillet 2003 d'une étrange allergie et dont les analyses médicales avaient également disparu mystérieusement.
Peu de temps après Beslan, le Kremlin exige le licenciement de la journaliste en échange du retour de la publicité dans les colonnes du bihebdomadaire. Son rédacteur en chef, Dmitri Mouratov, refuse courageusement.
Cette femme coquette avait également connu l'expérience de la violence physique en Tchétchénie et subi un simulacre d'exécution au cours de l'un de ses nombreux reportages sur place.

Qui a tué Anna Politkovskaya ?
Plusieurs pistes sont évoquées : celle de Ramzan Kadyrov, l'homme de paille du président Poutine et actuel vice-premier ministre de Tchétchénie, ou l'un de ses opposants. Les regards se tournent également vers les cercles du pouvoir entourant Vladimir Poutine, même si l'ancien colonel du KGB nie toute implication dans cet assassinat, minimisant soigneusement le rôle de la journaliste dans la vie politique russe. Le nom d'Anna Politkovskaya figurait également sur des listes publiées sur internet d' " ennemis du peuple à éliminer " par des groupuscules ultranationalistes.
Les proches de la journaliste doutent que l'on retrouve un jour son assassin, pourtant filmé par une caméra de surveillance, car le parquet est très obéissant en Russie. La rédaction de Novaya Gazeta a décidé de mener sa propre enquête et les deux actionnaires du journal, Mikhaïl Gorbatchev et le député Alexandre Lebedev, ont promis près d'un million de dollars à toute personne qui donnerait des informations sur le tueur.

Les amis et soutiens étrangers d'Anna Politkovskaya pensaient que la notoriété internationale de la journaliste était son meilleur bouclier. Nous nous sommes hélas tous trompés.

 
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