Une rencontre providentielle
C'est vers l'âge de 15 ans que Mathilde annonce à ses parents sa volonté de devenir " nez ". L'art en général l'attirait, exercer ce métier était pour elle une façon d'exprimer son côté artistique. Dans la profession on dit d'ailleurs parfumeur, même si cela peut prêter à confusion et que l'on pense que la jeune femme possède une boutique. " La qualification de " nez " est réductrice et comme le soulignait souvent Jean-Paul Guerlain, descendant de la célèbre famille, nous n'avons pas seulement un nez, mais aussi un cerveau ! " En effet, cette profession nécessite de bien connaître les maths, la physique et la chimie. Après un deug de chimie, elle intègre l'Institut national supérieur du
parfum, des cosmétiques et des arômes alimentaires. Elle a la chance d'y rencontrer Jean-Paul Guerlain. " Quand je l'ai aperçu lors d'une soirée à l'école, je n'ai pas hésité à aller lui parler et lui dire que je rêvais de travailler dans sa société. Il m'a alors répondu " oui, pourquoi pas ". J'ai obtenu un CDI et j'y suis restée onze ans."
Sentir n'est pas innéOn imagine toujours qu'un parfumeur possède un don, que son odorat est plus développé. Mais pour Mathilde il n'en est rien. " C'est faux de dire que nous, professionnels, nous sentons mieux. " L'odorat est un sens qui se travaille, comme l'ouïe pour jouer d'un instrument de musique. " Au début, j'ai mémorisé une par une plus de 500 essences. Je devais être capable, lors d'un test olfactif, de toutes les reconnaître. " C'est ce que Mathilde appelle le solfège des parfumeurs. Mais il n'y a pas que l'odorat dans ce métier, il faut aussi s'aguerrir à la fabrication. " On peut très bien posséder un excellent odorat, mais aucune créativité. "
L'inspiration pour créer

La création d'un
parfum ne se fait pas au hasard. Mathilde dispose de plus de 1000 flacons dans son laboratoire, le nombre de combinaisons réalisables est donc phénoménal. Pour créer, elle s'inspire de la nature, du
parfum des fleurs... Elle imagine toujours les associations d'essences dans sa tête avant de les concevoir, comme par exemple la rose et la mousse de chêne. " Je sais sentir des fragrances dans ma tête. Je note mes idées, mes formules sur un papier. Mes souvenirs olfactifs sont très présents, toutes les odeurs sont bien rangées dans ma mémoire. " Si elle avoue avoir des préférences pour tel ou tel ingrédient, elle s'interdit d'en écarter un seul. " On ne doit se couper d'aucune senteur. Un ingrédient, ce n'est pas seulement une odeur, c'est aussi un effet dans une composition. " Elle peut tout à fait utiliser la rose comme vecteur d'harmonie dans la composition d'un
parfum sans qu'on la sente vraiment.
La création d'un parfum sur mesureIl y a deux ans, la marque Cartier décide de créer un service de
parfum sur mesure et fait appel à Mathilde. Elle quitte alors Guerlain pour participer à ce projet original. " Je n'aurais pas tout lâché pour n'importe quoi. En rejoignant cette grande maison, je savais que j'allais retrouver la qualité et l'éthique auxquelles je suis attachée. Et puis faire vivre ce projet de créer un
parfum unique pour une femme était un beau challenge. " Car pour Mathilde dire qu'un
parfum correspond à une personnalité est un mythe. " Celui qui vous va, c'est avant tout celui qui vous émeut. On n'a pas le droit de dire à une femme qu'une fragrance ne lui va pas comme on ne peut pas affirmer qu'elle est masculine ou féminine. "
Les étapes de la création d'une essence uniqueLa création d'un
parfum personnalisé demande environ sept mois. Mathilde commence par un rendez-vous de deux ou trois heures où elle fait raconter sa " vie olfactive " à la cliente. Dans un premier temps elle lui demande de décrire tout ce qui pour elle à une odeur dans le quotidien. " Pendant l'entretien, je lui fais déguster un thé aromatisé, un macaron au muguet ou un champagne rosé. Tout ce qui est olfactif fait parler. " Mais attention, elle ne cherche pas à savoir pourquoi elle est sensible à telle ou telle odeur, il n'est pas question d'analyse psychologique. A partir de tous ces éléments, elle crée un
parfum qui va l'émouvoir. Il ne s'agit pas de mélanger dix senteurs et hop le tour est joué !
" La fabrication est minutieuse et parfois fastidieuse. Il m'arrive parfois d'être obligée de récréer une odeur évoquée parce qu'elle n'existe plus. Mes choix d'ingrédients correspondent à ce que je comprends de la cliente. " Elle présente ensuite deux ou trois esquisses à sa cliente. Si elle a été sincère dans ses propos, elle doit aimer ce qu'elle lui propose. " Cette fragrance va parler à ses sens. Le
parfum, parure invisible, reste pour moi l'arme de
séduction par excellence. "
On devine que cette formule secrète et unique a bien évidemment un prix. Il faut compter près de 60 000 € pour un litre et demi de
parfum présenté dans deux flacons en or et en cristal et deux atomiseurs.