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Les secrets d'une femme au foyer (pas) désespérée (premier chapitre)

Article le 04/09/2006 à 18h34 , modifié le 05/09/2006 à 16h52 0 commentaire

© Fleuve Noir

UN COMMENCEMENT QUI SENT LA FIN DE PARTIE

Guy Jamieson rentre chez lui après sa journée de travail. Alice, sa femme, croit qu'il utilise les transports en commun et qu'il descend à l'arrêt de bus, à l'angle de la grande rue. Il n'en est rien. Guy ne supporte pas les bus aux heures de pointe - ça empeste la pauvreté, la transpiration et le désespoir.

Cinq minutes auparavant, il s'est fait déposer en taxi devant le débit de spiritueux, où un homme barricadé derrière une grille métallique lui a vendu une bouteille de shiraz rouge. Ta-pi dans un coin du magasin, il y avait un berger allemand gris, à l'œil opaque.

Je vis dans un dépotoir, songe Guy. Il y a des os dans ma rue. Ce sont peut-être les reliefs d'un repas du KFC, mais avec ces nerfs, ces tendons, on dirait des genoux de bébé. J'ai trente-neuf ans, je suis un homme marié, je suis père de famille.

Les anses du sachet en plastique bleu s'entortillent autour de son poignet. Il a acheté une bouteille d'un litre ; les bouteilles normales ne lui suffisent jamais. Une fille d'une quinzaine d'années qui tient un inhalateur dans une main et une ciga-rette dans l'autre est plantée au coin de sa rue. Elle est en-ceinte ; elle a des bras maigres, des jambes maigres et un énorme ventre. Elle crie en direction d'une fenêtre ouverte : " Bernice ! Salope ! Amène-toi !

— Va te faire foutre ! " lui répond-on.

Ah, les joies des quartiers sud de Londres ! se désespère Guy en faisant un pas de côté pour éviter un crachat frais et luisant. Des mollards, des merdes de chien et des écolières en cloque.

Tandis qu'il traverse la rue, les semelles de ses souliers Timothy Little (une source d'orgueil et de joie à 130 livres pièce) écrasent les tessons rouges d'un feu arrière de voiture. Il est presque arrivé.

Guy pose sur la maison sise au 3, Derrington Road le regard critique d'un acheteur potentiel qui la découvrirait : époque vic-torienne, un seul bow-window, trois chambres - quatre, si on compte les combles. C'est une maison qui n'a rien de spécial - il en existe des millions sur ce modèle. Il se trouve que la sienne possède une porte bleu marine.

La façade a bien besoin d'un ravalement et la clématite a rendu l'âme. Guy sent un torrent de lassitude déferler dans ses veines ; sa tête s'alourdit autant qu'un bloc de granit. J'en ai marre. Je ne veux plus vivre ici.

Le portail est attaqué par la rouille ; Guy doit presque le soulever de ses gonds pour l'ouvrir. La première fois qu'Alice et lui se sont engagés dans cette allée remonte à dix ans - Max était dans sa poussette et Alice, nerveuse et tracassée à l'idée d'être en retard, souffrait d'une éruption rose qui se pro-pageait comme du sumac vénéneux au-dessus de sa clavi-cule. " L'agent immobilier a bien dit onze heures. Il est onze heures dix, Guy. "

Elle aurait pu économiser sa salive. L'agent immobilier n'était pas là. Compte tenu que c'était un samedi matin de 1994, le type était sans doute sous la couette en train de pa-niquer quant aux éventuels dégâts causés par l'ecstasy dans le cerveau.

Nous étions si jeunes, songe Guy. J'étais optimiste ; Alice avait des boucles blondes vaporeuses, et des joues douces et délicatement mouchetées. Aujourd'hui, les boucles se sont transformées en frisottis gris et les joues en bajoues. Dans la tête de Guy, des images défilent, droit sorties d'une bobine de vieux souvenirs : Alice et lui, sur le seuil de leur avenir.

" Allez, vas-y, l'avait pressé Alice. Sonne. "

Une femme vêtue d'un peignoir en éponge leur avait ouvert.

" Mmm, je suppose que c'est pour l'inspection des lieux, avait-elle marmonné. C'est bien ça ? Entrez. Comptez pas sur moi pour m'excuser du bordel, parce que franchement, j'en ai rien à foutre. "

Alice avait toussoté, s'était gratté le cou et avait incliné la tête en direction de Max, comme pour souligner : Nous ne disons pas de gros mots devant notre enfant.

La femme avait gratifié Max d'un regard distrait.

" Un garçon, n'est-ce pas ? Ma pauvre ! J'en ai deux, plus une fille. Quelle bête je fais. "

L'entrée était encombrée de cartons ; une guitare aux cordes cassées dépassait de l'un d'eux. Les trois adultes s'étaient livrés à un curieux ballet autour des cartons.

" Je m'appelle Alice, avait gloussé sottement l'intéressée, comme si son prénom valait pour remarque spirituelle. Voici Guy, mon mari, avait-elle ajouté - une alliance flambant neuve brillait à son doigt. Et ce petit bonhomme, c'est Max.

— Sonia, lança à son tour la femme, par-dessus son épaule. Café ?

— Avec plaisir, merci ", répondit Alice en lui emboîtant le pas dans l'étroit couloir.

La cuisine tout entière semblait sortie de ses gonds. Toutes les portes des placards étaient ouvertes et un paquet de riz s'était déversé par terre. Ils se frayèrent un chemin tant bien que mal.

" La cuisine, comme vous voyez, précisa Sonia avec indif-férence. Elle a une porte-fenêtre. "

Un des carreaux était fêlé ; en contrebas de la vitre en-crassée, un jardin dépérissait.

Un bébé était installé dans une chaise haute ; il semblait avoir le visage salement entaillé.

" Hugo ! Fais chier ! " aboya la femme en pêchant un chiffon crasseux dans l'évier.

Elle essuya les traces de confiture sur le visage du môme, puis balança à nouveau le chiffon dans l'évier, ouvrit le frigi-daire et flaira une pinte de lait.

" Ce sera du café noir, à moins que je ne puisse vous ten-ter avec quelque chose de plus fort, annonça-t‑elle en écla-tant de rire. Désolée ", ajouta-t‑elle - elle avait les larmes aux yeux soudain.

Une fillette aux cheveux emmêlés se faufila sur le seuil. Alice lui donna dans les huit ans. La petite était encore en chemise de nuit. Elle se servit un bol de céréales, prit une cuillère dans un tiroir et s'éloigna.

" Verity a huit ans, expliqua Sonia. J'ai un garçon de treize ans, Harry, et celui-là - l'erreur -, c'est Hugo. "

Hugo, dont une des joues était toujours rouge foncé, s'étira à la renverse sur sa chaise.

" Bonjour, gazouilla Alice qui s'enorgueillissait de savoir y faire avec les enfants depuis qu'elle en avait un. Je crois que vous avez oublié un peu de confiture sur sa joue, hasarda-t‑elle.

— C'est une tache de naissance ", lui rétorqua sèchement Sonia en s'asseyant.

Guy s'avisa soudain que la femme était nue sous son pei-gnoir. Si elle se penchait un poil plus vers la gauche, il aurait pu apercevoir un téton. Mais elle se releva d'un coup.

" Bon, servez-vous. J'ai une de ces putains de migraine... Je retourne au lit. "

Sur ce, elle quitta la cuisine, abandonnant le bébé qui avait la bouche ouverte et une pile dans la main. Aussi vive que l'éclair, Alice retira la Duracell AAA de la menotte trempée de Hugo.

" Il aurait pu l'avaler ! " hoqueta-t‑elle, indignée.

Lorsque Alice était en dernière année de primaire, on avait distribué à chaque élève une photocopie en noir et blanc - un dessin représentant une cuisine, ¬qu'ils devaient colorier. Cela fait (sans déborder des contours), on leur avait demandé d'entourer tout ce qui pouvait constituer un danger. Une cas-serole (dont la poignée avait tourné), un couteau à la lame affûtée (qu'on avait omis de ranger en sécurité dans un tiroir), une bouteille de Javel (abandonnée sans bouchon), un grille-pain (dont le fil était dénudé). La petite Alice, onze ans, avait consciencieusement tracé de grands cercles rouges autour de ces zones périlleuses. Elle avait toujours eu la tête sur les épaules.

Et autrefois, c'est une qualité dont Guy avait eu besoin. Alice avait été son port dans la tempête, une sorte de méta-phore de pastille Rennie, qui avait apaisé son cœur nau-séeux. Alice savait conduire, monter un jeu d'étagères Ikea, trier les factures, panser une blessure, utiliser une boussole. Alice pouvait tout faire, sauf de la pâtisserie.

Plutôt que de laisser Max dans la cuisine - " un vrai nid de pièges mortels " -, elle le souleva de sa poussette, et une fois assurée que les cigarettes et le briquet de Sonia étaient hors de portée du " pauvre petit Hugo ", tous les trois partirent ex-plorer la maison sur la pointe des pieds.

" Elle est dans nos prix ", chuchota Guy.

Dans le salon gisaient les restes d'un repas chinois, un ca-davre de bouteille de vin et un cendrier débordant de mégots.

" Divorce, je parie, ajouta-t‑il.

— Ttt tt, quelle tristesse ", dit Alice tout en serrant plus étroitement Max contre elle.

Les pièces offraient une superficie correcte et possédaient encore leurs cheminées d'origine. Ils grimpèrent à l'étage. Quelques barreaux de la rampe d'escalier étaient descellés, et il y avait des gribouillages sur les murs.

Dans la chambre du fond, Verity jouait avec un tas de Bar-bie nues et démembrées. On aurait dit des victimes d'un ca-rambolage sur autoroute.

" Coucou, ma puce ! lança Alice avec enjouement - mais la fillette l'ignora. Perturbée, souffla-t‑elle. Belle lumière natu-relle, cela dit ", ajouta-t‑elle, plus fort.

Ils jetèrent un œil dans la salle de bains contiguë.

" Il faut changer le lino, observa Guy.

— Oui, et le dévideur du papier toilette. "

Une petite volée de marches menait à une autre chambre. Les rideaux étaient tirés et les murs étaient tapissés, jusqu'au plafond peint en violet, de posters de groupes de heavy metal, scotchés dans de curieuses positions.

" Ça sent l'adolescent, hasarda Guy.

— Il faudrait un petit coup de pinceau - un joli jaune vif, peut-être ", chuchota Alice, sincèrement navrée pour cette pauvre maison malodorante et gribouillée de partout.

La chambre des parents était située en façade. Sonia était allongée sous un drap à la propreté douteuse. Sur la table de chevet, il y avait un autre cendrier plein à ras bord, un paquet de cigarettes, une boîte de paracétamol et une bouteille de Coca light. Sonia se dressa sur les coudes. Les oreillers étaient souillés de maquillage, maculés de traînées de fond de teint orangé et de traces de mascara noir.

" Alors, qu'en pensez-vous ?

— Elle est très jolie, répondit Alice sans conviction.

— Ouais, mais faut la vendre, maintenant que ce tas de merde s'est fait la malle, lui répondit Sonia en allumant une cigarette. On devait construire une extension, mais ce salo-pard a préféré se tirer avec une strip-teaseuse portugaise de vingt-sept ans. Quel trou du cul ! Dix-sept ans de mariage qui passent aux chiottes. On n'imagine jamais que ça peut nous arriver... (Alice lui tendit le cendrier) ... Et moi je me re-trouve là - quarante piges, trois gosses, à devoir rentrer chez ma mère. Une putain de farce, voilà ce que c'est. "

Personne ne rit. Alice remarqua une brèche dans le mur.

" Une machine à écrire, précisa Sonia en suivant son re-gard. Balancée en plein dans sa putain de tronche. "

Franchement, songea Alice, à quoi bon tous ces " gros mots " ? Machinalement, elle couvrit les oreilles de Max, qui venait d'entendre en trente minutes plus de jurons qu'au cours de toute sa vie, puis battit en retraite vers la porte. Guy lui emboîta le pas et un soutien-gorge rouge vint s'emmêler au-tour de sa chaussure.

" On vous recontacte ", dit-il - et ils avaient tenu parole.

Le jour où l'agent immobilier leur annonça que leur offre avait été acceptée, Alice était à tel point transportée de joie qu'elle acheta une bouteille de vin blanc pétillant et autorisa Guy à lui faire l'amour sur le canapé pendant Questions pour un champion. Quelques mois plus tard, ils calculèrent que c'était ce soir-là qu'Alice était tombée enceinte.

Hourra ! Une nouvelle maison, et un nouveau bébé en route ! Qui plus est, suite à la découverte d'une tache d'humidité, l'expert avait réussi à leur obtenir une ristourne de six mille livres sur le prix annoncé !

" Quelle veine nous avons ! " jubila Alice en se friction-nant le ventre de contentement.

Cette pauvre Sonia... Alice débordait de pitié pour elle. Mais elle avait un peu dû se le chercher, non ?

C'était il y a dix ans - en une autre décennie, un autre mil-lénaire, une époque où Alice n'avait encore que d'appétissantes rondeurs et se donnait la peine de porter ses lentilles de contact. Elle s'est laissée aller, songe Guy avec aigreur. Contrairement à moi. Je suis soigné, je m'habille bien ; les jours fastes, je ressemble à Clark Kent. J'ai une abondante chevelure auburn foncé, et toutes mes dents.

Guy a l'impression curieuse d'avoir les idées décousues. Il tâte le trousseau de clés dans sa poche : une Yale et une Chubb, accrochées à un gros anneau en argent acheté au Conran Shop, mais plutôt que de les sortir, il sonne. " Salut, mon cœur, je suis rentré ! " Ces mots dansent en silence dans un coin reculé de son cerveau. Mais il a l'affreux pres-sentiment que, s'il les prononçait à voix haute, ils sonneraient comme une réplique de Jack Nicholson dans Shining.

Alice lui ouvre la porte, les bras encombrés d'un sac-poubelle rempli de vieux vêtements.

" Ah, c'est toi. Je croyais que c'était l'association d'aide aux cancéreux. Tu as perdu tes clés ?

— Non. "

Guy rentre à la suite de sa femme, qui lâche le sac-poubelle dans l'entrée, au pied de l'escalier. Sur les marches, le tapis en sisal est effrangé sur les bordures. Tout est usé jusqu'à la corde, songe Guy. Tout arrive en fin de parcours. Au passage, il frôle tout un tas d'anoraks et de blazers d'uniformes scolai-res, et fait un pas de côté pour éviter de trébucher sur un rol-ler-blade.

" Tu veux une tasse de thé ? demande Alice, essoufflée. Di et moi buvons une tisane citron-gingembre. "

Aussitôt, Guy est pris d'une envie presque incontrôlable de se planquer dans le placard sous l'escalier. Il ravale un gro-gnement. Di Clements - la cheftaine du sabbat de sorcières, avec ses yeux globuleux d'hyper-tyroïdienne et ses vêtements couleur de gruau. Il l'aperçoit, aussi maigre qu'un clou, par-dessus l'épaule grasse d'Alice et, tandis que celle-ci se ras-sied, Guy remarque que les deux amies ressemblent à des travesties de Laurel et Hardy.

" Bonjour, Guy. " Di Clements est galloise. Comme Cathe-rine Zeta-Jones - mais c'est bien leur seul point commun. Les seins de Catherine Zeta-Jones remplissent avantageusement les robes de soirée en satin rouge ; les nichons de Di Cle-ments pendouillent devant une cage thoracique aux os poin-tus. Guy le sait : il les a vus. Di passe son temps à les exhi-ber. Elle nourrit encore son dernier-né - un gamin de trois ans.

Guy balaie la cuisine du regard. Inconsciemment, il cherche le tire-bouchon. Qui pourrait être n'importe où - sous le Guar-dian du jour, ou la machine à pain. " Bon sang, Alice ! On se croirait dans une porcherie. "

Di se hérisse ; elle appartient à la vieille clique des fémi-nistes. Son mari, Michael, l'encourage dans cette voie. Il en-seigne aux enfants en échec scolaire, il joue de la guitare acoustique et pratique le taï-chi dans le parc du quartier. Il a une épaisse barbe, évidemment, et Guy ne peut pas le blairer. " Comment va Michael ? "

Alice lui décoche un regard. Il a pourtant bien dit " Mi-chael ", et non pas " ce connard de trou du cul ", n'est-ce pas ?

" Ses sinus lui en font voir de toutes les couleurs, mais à part ça, il va bien, trompette Di. Bon, Alice, je dois me sauver. Silas a rendez-vous pour son massage crânien au chant du coq, alors je dois lui laver les cheveux. "

Silas Clements souffre de troubles du comportement. Selon Di, il traverse une adolescence difficile ; d'après Guy, tout vient de ce que ce pauvre petit gars a Di et Michael pour pa-rents.

Alice reconduit Di, dont on pourrait croire qu'elle se rend à une fête dont le thème serait " Déguisez vous en votre cé-réale préférée ". Elle est moitié femme, moitié Veetabix.

Guy dégote le tire-bouchon - il était dans le tiroir, avec les menus de repas livrés à domicile. Rien n'est à sa place, il y a de tout partout. Du linge mouillé et entortillé sur lui-même dé-gueule du hublot béant de la machine à laver. Quel bordel ! songe Guy. Mais quel bordel ! De pire en pire !

Il fut un temps où il était fier de cette maison, où il était dé-terminé à en faire une vraie maison, un lieu d'enracinement familial ; il voulait jardiner, creuser un bassin à poissons, allumer des feux de joie. Parfois, il lui semble que la maison conspire contre eux : la peinture jaune vif a viré à l'ocre mi-teux, l'eau refuse d'emprunter les voies d'écoulement prévues à cet effet, une odeur bizarre stagne en permanence sur le palier, et pour tout couronner, la maison semble se ratatiner.

Quand est-elle devenue si petite ? C'est la faute d'Alice : elle est infichue de jeter quoi que ce soit. La moindre surface plane est envahie de saloperies ; la porte du frigo est recou-verte d'aimants, le tableau en liège croule sous des invitations jaunies de gens qu'ils ne voient plus. Alice marque son terri-toire avec des noyaux d'avocats qu'elle fait pousser dans des emballages de margarine, d'hideuses poteries façonnées par des bambins de maternelle et des pots de chutney maison gris de moisissures à force de croupir dans le placard.

Que fabrique-t‑elle de ses journées ? Si encore elle allait à la gym, ou sortait faire les magasins pour s'acheter de nou-veaux vêtements - mais non, Alice est un Bouddha domesti-que, une femme au foyer grasse et repue de satisfaction qui sent les gâteaux secs.

Le verre à vin n'est pas très net. Guy le remplit à ras bord. Il fut un temps où la présence de sa femme le réconfortait. Avoir une épouse, c'était comme avoir un chien vraiment fidèle. Les choses ont bien changé. Alice est encore fidèle ; mais le temps où elle s'allongeait sur le dos, suppliante, est révolu.

La voilà qui réapparaît. Le portrait craché d'une mère de famille à plein temps, songe Guy.

L'évidence parle d'elle-même. Ses jambes ne sont pas ra-sées ; sa jupe n'est guère plus qu'un morceau de tissu en-tortillé autour de ses hanches ; ses chaussures sont d'un marron peu ragoûtant et elle porte une des ¬vieilles chemises de Guy - autrefois blanche, avant de passer à la machine avec de la couleur.

" Salut, grosse dondon, je n'ai plus envie de te baiser ", dit la voix dans la tête de Guy.

" Ttt ttt, tu bois déjà ? "

Flûte ! songe-t‑elle. On croirait entendre une dame caté-chèse - bien plus qu'elle n'en avait l'intention. Tout en débar-rassant la table, elle ramasse distraitement un morceau de toast - un reliquat du petit déjeuner - recouvert d'une fine couche de confiture écarlate et le mange. " Mince ! "

Entre les repas, elle était censée ne grignoter que des fruits ; dans la corbeille en osier, sur la table, il y a une ba-nane délaissée, à la peau tachée de brun, et une prune moi-sie.

" Où sont les garçons ? "

L'esprit de Guy dérive. Alice dit quelque chose, mais il n'écoute pas ; il contemple le jardin, avec ses plantes qu'il n'a jamais achetées, son bassin qu'il n'a jamais creusé. " Quelqu'un pourrait s'y noyer ", avait objecté Alice, et les années avaient passé.

Tout se referme autour de moi - la vie ne se résume pas à ça. Et pour la soixante-seizième fois, Guy pense à la fille. Elle s'appelle Peanut. Un prénom vraiment idiot pour une fille qui n'a l'air ni rôtie ni salée. Pivoine, oui, Pétunia, pourquoi pas. Perséphone ? " Appelez-moi juste Peanut ", avait-elle dit. Quel âge ? Vingt-cinq ans - peut-être moins. Guy en avale une gorgée de vin de travers. Il est parfaitement concevable que le décalage d'âge soit plus important entre lui et Peanut, qu'entre celle-ci et son fils aîné.

Son verre est vide. Il se retourne. Alice a renfoncé le bou-chon dans le goulot de la bouteille - sans doute son seul acte de rangement de la journée. Tandis que Guy le retire, une blague jaillit dans sa mémoire comme un hoquet - c'est quoi, déjà ? Ah oui, l'histoire d'un couple qui prend son petit dé-jeuner. Le mari dit à sa femme : " Je te hais. Tu as gâché ma vie. - Pardon ? fait la femme. - Excuse-moi, je voulais dire, passe-moi le sucre. "

Guy lâche un rot. Alice prend l'air déçu.

Nous jouons une pièce de théâtre, songe Guy. Une pièce archi-nulle. Le téléphone va sonner d'un moment à l'autre.

Le téléphone sonne.

Alice répond.

" C'est pour toiiiiii ", annonce-t‑elle.

Le combiné est graisseux.

" Salut, Guy, c'est Peanut, tu te rappelles de moi ? "

S'il se rappelle d'elle ! Il s'est déjà branlé en pensant à elle !

" Ah, oui, mmm, cet après-midi - si j'avais oublié, c'est que je souffrirais d'Alzheimer ", plaisante-t‑il.

Zut ! Peut-être n'aurait-il pas dû dire ça. Peut-être a-t‑elle une mère en proie à la démence sénile... Mais non - que va-t‑il chercher ? Sa mère n'a certainement pas plus de la qua-rantaine, et elle est très probablement séduisante.

" Que puis-je pour vous ?

— J'ai ton agenda - c'est le même modèle que le mien. J'ai dû le mettre dans mon sac par accident. "

Qui a dit " Rien de tel qu'un accident " ? Nietzsche ? Tandis que Guy cherche l'auteur de la citation, Peanut ajoute :

" Je suis désolée.

— Y a pas de mal. Je passerai le récupérer demain. Vous serez à votre travail, n'est-ce pas ?

— Bien sûr. À demain, alors.

— Oh... Écoutez, peut-être devrais-je noter votre numéro de portable. Au cas où. "

Bien vu, Batman. Guy s'autocongratule de sa ruse.

La fille dévide une suite de chiffres.

" Un stylo ! Un stylo ! " crie Guy au postérieur d'Alice qui ramasse une brassée de linge, avant de se souvenir qu'il a un Montblanc dans sa poche, précisément pour ce genre de circonstances.

Il dévisse le capuchon entre ses dents et griffonne le numé-ro au dos d'une facture de gaz en résistant à l'envie de l'entourer d'un cœur. J'ai trente-neuf ans, je suis marié et père de deux enfants, se souvient-il.

" À plus.

— Merci. Au revoir. "

Alice se redresse, les bras chargés de linge. Un caleçon Harry Potter qui appartient à Sam dégringole.

" C'était qui ?

— Une fille qui s'appelle Peanut, répond Guy - et il rougit, pour la première fois depuis des années.

— Quel nom stupide.

— Je crois que je vais me doucher ", marmonne Guy en déplorant - et ce n'est pas la première fois - qu'Alice se re-fuse à installer un verrou sur la porte de la salle de bains.

Alice ramasse le caleçon de son cadet qui a échoué sur le lino crasseux.

Réflexion faite, il est déjà trop tard pour retarder l'horloge. Regardons la vérité en face : il est toujours trop tard.

 
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