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18 secondes, de George D. Shuman (premier chapitre)

Article par Benjamin SARAGAGLIA , le 04/09/2006 à 18h54 , modifié le 05/09/2006 à 18h00 0 commentaire

© Panama

27 mars, matin de Pâques
Pittsburgh, Penns ylvanie
Près du comptoir des réservations hôtelières, vers la sortie
" bus et taxi ", Sherry descendit de la voiturette mise à
sa disposition par l'aéroport international de Pittsburgh.
L'employé au volant de l'engin électrique posa son unique
sac par terre, négocia un bruyant demi-tour, en trois temps,
et appuya sur l'accélérateur.
Sherry se raidit en sentant des petits pas courir dans
le hall de retrait des bagages. Des enfants l'encerclèrent en
poussant des cris, comme pour jouer au fermier dans son
pré, puis se dispersèrent, comme ils étaient venus, dans la
foule bruissante. Du casque d'un baladeur, elle entendit la
voix grésillante d'Elton John, un couple se disputait pour
savoir qui avait eu l'appareil photo en dernier et la radio
d'un policier annonça un accident dans le parking courte
durée.
Un tapis roulant démarra au son d'un clairon discordant,
une ruée s'ensuivit et quelqu'un heurta son épaule. Elle chancela
jusqu'à ce que des mains relativement larges l'attrapent
et la stabilisent.
- Je suis désolée, mon enfant, Dieu vous bénisse ! dit une
nonne en gloussant.
Elle sentit un courant d'air froid s'engouffrer quand les
portes menant vers l'extérieur s'ouvrirent et se refermèrent.
Elle portait un pantalon noir, une élégante veste en laine
rouge et des chaussures confortables.
Un homme aux cheveux ébouriffés, dans un long manteau
sombre, l'observait depuis l'autre bout du comptoir. Les
mains dans les poches, il essayait de se concentrer sur les
visages autour du tapis roulant, mais son regard revenait
irrésistiblement vers elle. Elle est délicieuse, se dit-il, et il lui
fallut rassembler toutes ses forces pour se tourner de nouveau
vers la foule.
Autour du carrousel, plusieurs femmes pouvaient être celle
avec qui il avait rendez-vous. Une, en particulier, correspondait
au profil qu'il avait imaginé. Elle portait un ensemble safari
kaki, des bottes de randonnée et une longue tresse rousse.
Pouvaient également prétendre au titre une blonde platine,
combinaison noire et talons aiguilles, et une troisième femme,
queue-de-cheval grisonnante, survêtement prune et baskets.
Il réalisa soudain qu'il aurait pu demander au jeune
Torlino de faire quelques recherches sur Internet, de trouver
une photo d'elle et de l'apporter, mais ni lui ni Torlino
n'avaient réussi à dormir plus de quatre heures ces deux
derniers jours. Quant à trouver du temps pour recueillir ce
genre d'information...
La foule grouillait autour du tapis roulant, certains
voyageurs luttaient pour attraper leurs sacs. Il prit quelques
secondes pour contempler à la dérobée la beauté brune près
du comptoir. Des gens, le plus souvent des hommes, s'arrêtaient
pour lui parler, semblaient lui proposer de l'aide, mais
elle déclinait toutes les offres d'un magnifique sourire. Il eut
honte d'avoir envie de s'approcher d'elle et de lui dire quelque
chose de banal juste pour avoir l'un de ces sourires.
Les gens commencèrent à se disperser en groupes de
deux ou trois. La femme safari rejoignit un barbu avec


un chapeau camouf lage et ils sortirent avec deux sacs
emmaillotés dans des filets. Celle en talons aiguilles appela
un porteur pour déplacer une malle tapissée qui aurait pu
contenir toute une garde-robe. Celle en survêtement prune
retrouva un mari et trois enfants collants. Il scanna le hall
à la recherche d'une femme seule, jeta un coup d'oeil à sa
montre, puis à la porte. Deux sacs sans propriétaire tournaient
en boucle sur le tapis, mais plus personne n'était là
pour les récupérer.
Quelque chose heurta son pied. Il baissa les yeux et vit
une tête d'enfant hirsute. Une menotte grassouillette essayait
d'attraper une balle en caoutchouc, le visage sur les ourlets
de son pantalon. Il se demanda si l'enfant pouvait sentir la
mort sur ses chaussures.
Il se balança d'un pied sur l'autre, frottant la moquette,
embarrassé, sortit un paquet de pastilles LifeSaver de sa
poche et en lança une dans sa bouche.
Une femme forte, qui descendait un Escalator, agita frénétiquement
la main dans sa direction. Elle avait un brushing
blond volumineux et était beaucoup trop maquillée. Elle
portait un sac à provisions dans un bras, et un petit chien
blanc se tortillait dans l'autre.
- You-ouh ! roucoula-t-elle.
Il ferma les yeux, espérant qu'il ne s'était pas fait des films.
Quelques secondes plus tard, un lourdaud avec un chapeau
de paille passa à côté de lui pour la rejoindre. Il soupira,
soulagé, et jeta un nouveau coup d'oeil vers l'extrémité du
comptoir.
Avait-elle pris du retard entre sa descente d'avion et le hall
de retrait des bagages ? Peut-être qu'elle ne s'était pas sentie
bien et qu'elle avait dû passer aux toilettes. Peut-être qu'elle
l'attendait dans un autre terminal. Il devait y avoir d'autres
guichets de réservation hôtelière, mais il avait bien précisé
côté " bus et taxi ".
Et voilà qu'il ne restait plus que la superbe jeune femme
en rouge, qui attendait patiemment que quelqu'un vienne
la chercher.
Une voix préenregistrée annonça que les véhicules abandonnés
seraient mis à la fourrière et que les bagages seraient
enlevés. Il s'approcha d'elle en hésitant entre incertitude et
embarras. Elle se tenait droite, les bras le long du corps. Elle
dégageait une sérénité en contraste total avec l'agitation
environnante.
Il la vit se tourner vers lui et son visage révéla qu'elle l'avait
senti approcher.
- Pardonnez-moi, s'excusa-t-il les joues en feu. Ne seriezvous
pas mademoiselle Moore ?
- Sherry, dit-elle en lui tendant sa main libre. De l'autre,
elle serrait une longue canne blanche et rouge.
- Capitaine Karpovich ?
Il fit un pas en arrière et porta la main à sa bouche.
De lourdes boucles auburn rebondirent sur ses épaules.
Ses lèvres, deux arcs de cercle d'un rouge automnal, étaient
assorties à la couleur de sa veste. Elle était grande, extrêmement
sensuelle avec sa poitrine généreuse.
De sa main qui tenait la canne, elle passa une mèche
derrière son oreille, puis remit l'extrémité du bâton blanc et
rouge en contact avec le sol. Il prit sa main rapidement, elle
était chaude.
- Appelez-moi Edward, s'il vous plaît, dit-il.


Sa beauté, pour ainsi dire crève-coeur, contredisait sa
cécité. Inconsciemment, il posa sa main sur la sienne et la
tapota doucement. Elle avait trente ans et quelques, se dit-il.
- Je suis désolé, mademoiselle Moore. Je ne m'attendais
pas à vous voir arriver en... enfin... dans une voiturette de
l'aéroport.
- Pas de souci, Edward, dit-elle gaiement. De quel côté
allons-nous ?
Il attrapa son sac léger et lui donna le bras, oubliant sa
mission pendant quelques instants, fier de l'accompagner
jusqu'aux portes en verre coulissantes.
- La voiture est juste devant.
- On dirait qu'il fait très froid, dit-elle.
- Il pleut, répondit-il en tapotant son bras. Il est possible
qu'on ait des rafales en montagne.
- Brrr...
Elle sourit et il serra son bras un peu plus fort.
Le froid glacial les heurta de plein fouet quand les portes
s'ouvrirent.
Une berline noire patientait juste devant. Elle était marquée
d'insignes officiels et équipée d'une impressionnante
forêt d'antennes. Un nuage de fumée blanche flottait audessus
du coffre. Edward posa son sac sur le siège arrière et
l'aida à se glisser à côté.
À l'intérieur, il faisait chaud et elle remarqua l'eau de
Cologne de qualité du conducteur.
- Mike Torlino, dit une voix.
Elle sentit qu'une main s'était tendue vers elle.
- Sherry Moore, dit-elle en souriant et en tendant la main
à son tour.
L'homme plus âgé prit place côté passager, Torlino lui
serra la main, la retira, puis la secoua comme s'il s'était
brûlé.
- H-O-T ! articula-t-il sans émettre un son.
Edward lui renvoya un regard glacial.
- J'ai bien peur de ne pas m'être assez couverte, dit-elle. Il
faisait presque 16 °C à Philadelphie.
- La vague de froid vient du nord, d'Erie.
Torlino baissa la tête pour regarder dans le rétroviseur
extérieur et déboîta.
- On vient de perdre cinq degrés en une heure. Vous passez
la nuit à Pittsburgh ?
Il ajusta le rétroviseur pour voir son visage.
- J'espérais faire l'aller-retour dans la journée, si on finit
assez tôt, répondit-elle.
- On fera en sorte que vous ayez tout votre temps pour
prendre un avion.
Karpovich lança un regard noir à son partenaire, passa
un bras derrière son siège et se tourna vers elle :
- Vous aurez tout votre temps, mademoiselle Moore.
Ils roulèrent vers le sud, sur la 90, puis prirent vers l'est, au
péage, et entrèrent dans le comté de Donegal et ses exploitations
agricoles. Sherry posa son front contre la vitre fraîche,
écouta la pluie et le va-et-vient des essuie-glaces, et repensa
à ses cauchemars. Ils commençaient toujours d'une façon
relativement innocente et tournaient systématiquement à
l'horreur. Le visage dans le pare-brise, net, mais pas précis,
familier, mais inconnu, hantait sa mémoire.
Dans ses cauchemars, elle était assise dans une voiture et
quelqu'un couvrait sa tête d'un immense pull torsadé rouge


qui sentait la transpiration et l'essence. Il y avait un cri et le
visage d'une femme était projeté contre le pare-brise. Elle
levait la tête, et plongeait dans son regard épouvanté. La
femme avait les yeux verts, du sang écarlate coulait d'une
plaie à la lèvre et s'étalait sur sa joue pâle écrasée.
Puis le visage était brutalement tiré vers l'arrière, disparaissait
en un clin d'oeil et le sang était lavé par la pluie froide,
incessante.
Ses cauchemars étaient pires cet hiver : plus fréquents,
plus violents. On lui avait dit qu'elle souffrait de tout, de
parasomnie, de stress posttraumatique, et on lui rappelait
sans cesse que personne ne pouvait véritablement prévoir les
effets secondaires de son travail.
Torlino tourna légèrement le volant pour éviter quelque
chose sur la chaussée et la tête de Sherry roula contre la vitre
froide. Elle sortit de sa rêverie. Pour être honnête, elle n'était
pas mécontente de ne pas être chez elle aujourd'hui, ça lui
faisait du bien de penser à autre chose qu'à ses cauchemars.
- C'est comment, dehors ? demanda-t-elle, tirant négligemment
sur le lobe de son oreille.
- La pluie s'est transformée en neige, répondit
Karpovich.
Elle pouvait entendre le crépitement des flocons en gardant
son front contre la vitre.
Karpovich n'en resta pas là. Il commença à décrire le paysage
rural d'une voix apaisante et patiente, celle d'un bon
conteur. Elle sentit qu'il était fatigué, mais il ne lui épargna
aucun détail, comme le faisait son voisin, monsieur Brigham,
quand il lui lisait son courrier, lors de ses nombreuses nuits
de solitude. Elle se demanda si Jim exerçait ce don chez lui
ou dans une institution spécialisée, auprès d'âmes tristes
et alitées.
Les collines étaient escarpées, les fermes pauvres. Des
vaches et des moutons pataugeaient dans la boue. Des
guirlandes de Noël éteintes encadraient encore les porches
et les fenêtres des vieilles maisons. Sherry essaya de se les
imaginer : l'odeur du feu de cheminée, les lits défaits, les
assiettes du petit déjeuner maculées d'oeuf et de pommes
confites, les manteaux accrochés derrière la porte, leur
odeur de sueur et d'huile de moteur, les bottes pleines de
fumier...
Quand ils arrivèrent au pied du mont Laurel, le paysage
se fit moins vallonné. Les exploitations agricoles cédèrent le
pas à de verts pâturages ceints d'élégantes grilles de grandes
propriétés. De superbes chevaux paissaient, protégés par des
couvertures matelassées vert et bleu.
Ils tournèrent brusquement, entrèrent dans l'une de ces
propriétés et passèrent entre deux piliers en pierre dans lesquels
avaient été gravés les mots " Oak View ". Ils montèrent
une route sinueuse vers un ranch imposant qui surplombait
la région. Une voiture de police était garée dans l'allée, une
fourgonnette blanche sur la pelouse.
Torlino s'arrêta à côté du véhicule officiel et Karpovich
se retourna.
- Vous voulez quelque chose pour l'odeur, mademoiselle
Moore ?
Elle secoua la tête.
- Ça va aller.
Un agent posté juste derrière la porte ouverte les regarda
passer avec curiosité.


- On va traverser le salon, puis descendre quelques marches
pour aller dans la cuisine, dit Karpovich doucement. Je
vous dirai quand nous y serons. Vous êtes prête ?
- Oui, dit-elle, allons-y.
Ça sentait le renfermé et la mort - inimitable puanteur.
- On ne les a trouvés qu'un mois après leur décès, dit
Karpovich. Sa femme était dans la chambre qui se situe
derrière nous.
- Vous avez la lettre avec vous ?
- Oui. Vous voulez que je vous la lise ?
- S'il vous plaît, Edward.
Il aima la façon dont elle prononça son prénom.
Il glissa une main dans sa veste et en sortit une feuille de
papier de la taille d'une carte postale, une copie de l'original,
écrite à la main. Il ouvrit les branches de ses lunettes d'un
mouvement bref du poignet et commença à lire.
" Mars va bientôt commencer. Maggie aimait bien le
mois de mars. Elle invitait tous les voisins pour fêter le
premier grand nettoyage de printemps, mais c'était il
y a longtemps. Désormais, on ne voyait plus personne.
Ou est-ce que c'étaient les autres qui avaient arrêté de
nous voir ?
Elle était dépressive, vous savez. Pendant des années,
elle m'a supplié de la délivrer. J'étais trop égoïste pour
la laisser partir avant moi. Je l'ai fait attendre jusqu'à
ce que ce soit mon tour.
Je dois vous avouer autre chose. Elle s'appelait Karen
Koontz. Vous la trouverez parmi les personnes portées
disparues au début des années 1970. Elle est morte ici,
à la ferme. Sa soeur est venue la chercher avec des policiers.
J'ai dû mentir. Je savais que j'aurais du mal à
garder mon poste à l'hôpital si ça se savait.
Elle adorait la ferme et les animaux. Offrez-lui un
enterrement digne de ce nom et une pierre tombale.
Je vous en prie. Elle mérite une belle pierre tombale
après toutes ces années dans le champ. Je la regardais
de ma chaise, je me disais qu'il fallait que je le fasse,
mais Maggie ne savait pas. Je ne pouvais pas lui dire.
Ç'aurait été trop dur pour elle.
Vos médecins légistes seront sans doute intéressés de
savoir qu'elle est morte asphyxiée. Le lien doit encore
être autour de son cou. On faisait des expériences en
mélangeant le sexe et la drogue, et les choses nous ont
tout simplement échappé. Un accident dû à l'excès, je
crois que vous dites comme ça. La vie est incroyablement
fragile, n'est-ce pas ?
Mon testament couvrira toutes les dépenses. Maggie
et moi, on a nos concessions funéraires à Easthampton,
dans le Massachusetts. Les détails sont chez mon notaire.
Faites en sorte que l'on arrive ensemble, s'il vous plaît.
Si tant est que ça ait un sens, je m'excuse pour ce qui
s'est passé.
Donald S. Donovan, docteur en médecine "
Karpovich retira ses lunettes et les mit dans sa poche.
- Il passe sans transition de l'enterrement décent pour la
fille aux arrangements qu'il souhaite pour sa femme et lui,
sans dire où se trouve le corps. Il a dû perdre le fil de ses
pensées juste avant de mourir.


- J'imagine qu'il était très stressé.
- Stressé... C'est sûr qu'il était stressé. Il y a soixante hectares,
ici, mademoiselle Moore.
- Vous avez essayé l'infrarouge ?
- Enterrée depuis trop longtemps, répondit-il.
- Vous l'avez identifiée ?
- Karen Koontz a été portée disparue en 1973. Donovan
avait acheté la ferme deux ans auparavant. Selon la soeur,
ils se voyaient depuis plusieurs mois. Elle était serveuse
à l'aéroport de Westmoreland et il prenait des cours de
pilotage, c'est fort probable qu'ils se soient rencontrés
là-bas. Le restaurant avait appelé la soeur un jour pour
lui dire que Karen ne venait plus. Ils avaient une paye
qu'elle n'avais pas récupérée. Elle avait essayé d'appeler
le médecin, mais il n'avait jamais décroché. Elle avait eu
des soupçons et avait parlé de lui aux policiers. Ils avaient
considéré l'affaire comme une disparition, ce qui, à l'époque,
revenait à ne rien faire, ou presque. Ils n'avaient pas
de raison de fouiller la ferme, il s'est donc passé des semaines
avant qu'ils viennent et lui demandent la permission
de jeter un oeil.
- Et on ne l'a plus jamais revue ?
- Jamais. L'État de Pennsylvanie préfèrerait qu'on classe
l'affaire, mademoiselle Moore. Vous imaginez qu'il est difficile
de demander à ce que le champ soit retourné avec si peu
d'éléments. La soeur est morte il y a longtemps, et c'était la
dernière de la famille. Maintenant que le médecin est mort,
il n'y a personne à poursuivre, même si on la trouvait. En
d'autres mots, la Pennsylvanie n'en a cure de savoir si elle
est enterrée ici ou pas.
- Sauf que vous, Edward, ça vous tracasse, dit Sherry d'une
voix douce.
Il toussa et se balança d'un pied sur l'autre, nerveusement.
- J'ai gagné quelques amitiés ces trente dernières années,
mademoiselle Moore. Je les ai presque toutes mises à contribution
pour vous faire venir aujourd'hui. Famille ou pas, elle
ne mérite pas de rester dans un champ.
- Eh bien, dit-elle, trouvant le vieil homme de plus en plus
sympathique. Ses mains sont-elles accessibles, Edward ?
- La droite repose sur l'accoudoir du fauteuil. Le revolver
utilisé a été retrouvé juste en dessous.
- Pouvez-vous placer une chaise à côté de lui ?
- Il est en état de décomposition, mademoiselle Moore.
- Je sais, dit-elle, je l'avais deviné.
- Très bien.
- Bon, alors allons-y, dit-elle.
Il ouvrit la porte et la puanteur la frappa de plein fouet.
Sherry entendit les stores claquer. L'air froid ne changeait
quasiment rien à l'odeur pestilentielle.
- Encore dix pas, lui dit-il.
Il attrapa une chaise, la tira vers le cadavre et aida Sherry
à s'asseoir.
- Je serai près de la porte. Appelez-moi quand vous aurez
besoin de moi.
Il se posta près de la fenêtre ouverte et l'observa sans trop
savoir ce qu'il allait se passer. Quelques minutes plus tard,
elle inclina la tête sur le côté et il crut entendre un très léger
gémissement s'échapper de ses lèvres.
Les murs étaient rouge sang. Les meubles, en bois sombre
et en cuir, étaient fissurés à de nombreux endroits. Une


épaisse couche de poussière recouvrait le tout. Karpovich
savait que jamais, jusqu'à sa mort, il n'oublierait ce tableau :
la superbe aveugle tenant la main d'un corps putréfié. C'était
irréel.
Elle se lava les mains à l'évier de la cuisine et les sécha avec
de l'essuie-tout.
- J'aimerais marcher dans le champ, si c'est possible.
- Bien sûr, répondit-il d'une voix rauque.
Il l'accompagna et ils passèrent devant Torlino et l'agent.
Karpovich fit un signe en écartant les cinq doigts, Torlino
acquiesça et il ferma la porte.
- Vous avez froid, dit-il en lui mettant ses gants entre les
mains.
- Merci, capitaine, mais vous ? dit-elle.
Il tapota son bras.
- Le champ commence ici, derrière la maison, et il s'étend
vers la montagne. Les voisins les plus proches ne sont pas
visibles.
Il éternua, sortit son mouchoir, se moucha et s'essuya le
nez.
- À trente mètres de nous, il y a un bosquet, à mi-chemin,
et un abreuvoir en ciment pour le bétail. Il n'y a plus d'animaux
depuis des années, mais le terrain porte la marque des
chemins qu'ils ont empruntés.
Sherry regarda devant elle.
- Conduisez-moi au bosquet, Edward.
- L'herbe est haute, mademoiselle Moore. Vous aurez les
pieds trempés.
- Ce n'est pas grave.
Elle se mit en marche et il fit une grande enjambée pour la
rejoindre. Le terrain étant particulièrement accidenté, il prit
son bras pour éviter qu'elle ne trébuche et ils progressèrent
cahin-caha. Des amas de terre s'aggloméraient parfois au
bout de sa canne et ses bottes furent rapidement couvertes
d'herbe et de foin.
- Dans quel état se trouve la maison ? demanda-t-elle.
Vous avez dit qu'elle semblait à l'abandon...
- On dirait que la vie s'est arrêtée il y a cinq ans, ce qui correspond
à l'époque où il a démissionné de l'hôpital et vendu
les animaux. Ils vivaient en ermites, nous ont dit les voisins.
Même le facteur ne les avait pas vus depuis des mois. Il y a
de la poussière et des ordures dans toutes les pièces. Les bardeaux
auraient besoin d'être changés. Le vent s'y engouffre.
De mauvaises herbes ont poussé entre les dalles dans le patio
et dans la piscine.
Une bourrasque les recouvrit de flocons givrés. Elle s'arrêta
et se mit dos au vent. Puis elle reprit sa marche vers le
petit bois, en le remerciant intérieurement de lui avoir prêté
ses gants.
- Conduisez-moi sous les arbres, dit-elle. J'aimerais rester
seule une minute, si ça ne vous dérange pas.
- Très jolie femme, dit Torlino, qui avait rejoint son collègue
près du portail.
- Je dirais plutôt très belle, répondit Karpovich. La petite
marche jusqu'en haut du terrain l'avait légèrement essoufflé.
Ses mains étaient froides ; il les enfonça dans ses poches.
- Quel dommage. Une si belle plante. Tu sais ce qui lui
est arrivé ?


Karpovich le regarda.
- Je n'ai pas demandé.
Ils la virent tapoter de sa canne et piétiner le sol. Elle s'appuya
contre un arbre et regarda fixement dans leur direction.
Et soudain, son corps s'affaissa et Karpovich sursauta, comprenant,
un peu tard, qu'elle se laissait simplement glisser
le long du tronc.
Il regarda son partenaire d'un air embarrassé, mais
Torlino fit comme s'il n'avait rien remarqué.
- Alors, qu'est-ce qu'il s'est passé, à l'intérieur ? demanda
Torlino.
- Elle lui a tenu la main, répondit Karpovich, laconique.
Torlino se tourna vers lui.
- Tu plaisantes.
Karpovich secoua la tête.
- C'est tout ? Elle n'a rien dit ?
- Pas pour le moment.
Torlino la regarda et la montra du doigt.
- Et là, qu'est-ce qu'elle fait ?
- Elle voulait être seule sous les arbres, répondit Karpovich.
Le vent d'est continuait à balayer le mont Laurel. De la
neige se fixa quelques instants sur leurs épaules et leurs cheveux,
avant de fondre.
- Mike, tu peux aller nous chercher des parapluies, s'il te
plaît ?
Il leva les yeux au ciel, un brin exaspéré, et se dirigea vers
la voiture.
Sherry s'accroupit. Elle sentait les battements de son coeur.
La vapeur de sa respiration humidifiait son nez. L'odeur du
corps putréfié était bloquée dans ses sinus. Elle en avait le
goût dans la bouche. Elle enleva un gant et suivit du bout des
doigts les racines du chêne contre lequel elle était appuyée.
C'était la partie la plus difficile : interpréter les images qu'elle
venait de voir.
Karpovich avait dit que l'abreuvoir était pour des bovins.
Pas pour des ovins, mais c'étaient pourtant des moutons
qu'elle avait vus, et sentis, quand elle avait pris la main du
médecin. Pourquoi les moutons étaient-ils si importants
dans les dernières secondes de sa vie ?
Elle s'appuya contre le tronc et se releva.
Elle avait des fourmis dans les jambes et ses doigts étaient
glacés. Elle les plia et les déplia plusieurs fois, remit les gants
et entendit la respiration haletante de Karpovich.
- Tenez, dit-il en la prenant par le bras. Elle sentit un parapluie
au-dessus d'elle et se blottit contre lui pour avoir moins
froid.
- Peut-on passer devant l'abreuvoir ? demanda-t-elle.
Il l'y amena et elle appuya sa cuisse contre le béton brut,
glacial.
- C'est relativement haut, dit-elle. Trop haut pour que des
moutons puissent y boire, n'est-ce pas ?
- Oui.
Il lui jeta un regard interrogateur.
- Je pense effectivement que c'est trop haut.
Elle resta quelques instants immobile, le regard perdu
au loin, à contempler la montagne Bleue comme si elle la
voyait vraiment.
- Je sais où elle est, finit-elle par dire.


L'aéroport était bondé pour un jour de mars. Les banquettes
du petit café près du tapis roulant de la porte C
étaient toutes occupées. Torlino avait commandé une bière
et Karpovich un ginger ale. Sherry parcourait du bout du
doigt le rebord salé de son verre de margarita.
- Ce n'est vraiment pas la peine d'attendre avec moi, ditelle.
Ma porte d'embarquement se trouve juste au bout du
couloir.
- Il n'est pas d'autre endroit au monde où je souhaiterais
être, mademoiselle Moore, dit Karpovich. Je ne peux
que vous remercier d'avoir fait ce que vous avez fait pour
nous.
- D'accord. Mais ne me félicitez pas, dit-elle. Pas encore.
Ça ne se passe pas toujours comme prévu. Il est possible que
vous creusiez une semaine sans rien trouver.
Karpovich sourit.
- J'aurais eu le plaisir de vous rencontrer, dit-il
chaleureusement.
- J'ai lu un article sur le rôle que vous avez joué dans l'affaire
Norwich, dit Torlino.
Karpovich, qui avait conduit des milliers d'interrogatoires,
remarqua un très léger tressaillement à la commissure
de ses lèvres. Elle n'était pas à l'aise avec le sujet.
- Pouvez-vous nous dire comment vous faites ce que vous
faites ? demanda Torlino.
Karpovich allait lui couper la parole quand Sherry se
pencha en avant, apparemment soulagée de parler d'autre
chose.
- Je vais vous dire ce que les médecins disent.
Elle croisa les mains devant elle.
- Enfant, j'ai eu un accident qui a altéré mon cerveau, un
traumatisme crânien qui a provoqué une cécité cérébrale,
ce qui veut dire que mes nerfs optiques sont intacts, mais
que quelque chose dans mon cortex les empêche de fonctionner
normalement. Je souffre également d'une amnésie
rétrograde, ce qui implique que je ne me souviens ni de l'accident,
ni de ce que j'ai vécu avant. Les dommages causés
sont comme les anomalies électriques d'un épileptique. Mon
cerveau est victime d'orages électriques, mais je n'ai pas de
crises pour autant.
Son sourire est irrésistible, pensa Karpovich. Elle n'avait
aucun des signes d'absence qu'ont généralement les aveugles.
Derrière ses verres fumés, ses yeux étaient sensibles à
la lumière et semblaient tout à fait normaux. Elle suivait la
conversation avec son visage et parlait avec les mains.
- Un jour, j'étais très jeune, j'ai pris la main d'une petite
fille morte, dans un funérarium, et j'ai vu des images qui
n'étaient pas les miennes. La deuxième fois, des années plus
tard, j'ai vu des images de meurtre. La police a été prévenue
et a confirmé quasiment tout ce que j'avais dit. Ça s'est su et
les gens ont commencé à faire appel à moi. Scientifiquement
parlant, on dit que je me connecte à la mémoire immédiate
du défunt.
- Hum hum, fit Torlino en enfonçant un bretzel dans sa
bouche.
- La mémoire immédiate se trouve dans le cortex frontal.
Quand vous comparez les informations nutritionnelles sur
les paquets de céréales au supermarché, vous piochez des
informations dans votre mémoire et vous les réactivez dans
votre mémoire immédiate pour faire un choix. La mémoire


immédiate ne stocke que ce que vous pensez au moment présent,
dix-huit secondes environ. Si vous aviez un infarctus en
comparant des étiquettes, il y aurait des images des paquets,
mais aussi des gens qui accourent et se penchent pour vous
secourir. Il est possible que vous vous souveniez de quelqu'un
de cher, ou de votre médecin de famille. Si on vous tirait dessus,
vous vous concentreriez sur le visage de votre meurtrier.
Et si, dans ces dix-huit secondes, vous sollicitez l'image de
quelqu'un que vous aimez, vous en chassez une autre.
Elle but une gorgée et tamponna ses lèvres de sa
serviette.
- Je vois, dit Torlino. C'est comme la mémoire vive d'un
ordinateur.
Sherry acquiesça.
- Oui, à peu près.
- Mais que fait votre corps pour avoir accès à ces
informations ?
- Ce que j'effectue, c'est une connexion électrique, en
quelque sorte.
Elle agita ses doigts.
- Je suis chargée en électricité, mais vous aussi. On a tous
des millions de récepteurs, de la tête aux pieds. Quand on
frotte, les récepteurs stimulent les neurones. Les neurones
envoient au cerveau des signaux qui récupèrent des informations.
Votre cerveau vous dit si l'objet est chaud, froid,
tranchant ou pas, etc. Tout ce que nous touchons, comme
le braille, par exemple, est interprété par différentes parties
de notre cerveau. La mémoire immédiate, également appelée
mémoire à court terme, effectue une réévaluation en temps
réel.
Elle reprit sa respiration.
- Quand les récepteurs cutanés touchent ceux d'une
personne décédée, mon système électrique - mon système
nerveux central - entre en contact avec le système nerveux
central du mort et je me connecte à son cerveau.
Une femme assise à une table voisine se tourna vers eux.
Baissant d'un ton, et se penchant vers Sherry, Torlino
demanda :
- Et ça ressemble à quoi, la mémoire de quelqu'un d'autre,
mademoiselle Moore ?
Elle haussa les épaules et pencha la tête sur le côté.
- C'est comme un film de vacances, c'est différent à chaque
fois. Un jour, je n'ai vu que des pages : pendant les dix-huit
dernières secondes de sa vie, cette personne était immergée
dans un roman. La plupart du temps, les gens sont agités, ils
passent du coq à l'âne. En général, on arrive à distinguer ce
qui appartient au présent de ce qui est de l'ordre du souvenir.
Mais parfois, le passé est tellement vivace que vous avez
l'impression que les choses ont lieu sous vos yeux. Le plus
difficile, c'est de différencier le passé du présent, de savoir ce
qui est en temps réel et ce qui est de l'ordre du souvenir.
Elle posa ses paumes sur la table.
- Dans tous les cas, les images vont et viennent, une
seconde ici, deux secondes là, jusqu'à ce que les dix-huit
secondes se soient écoulées. C'est long, dix-huit secondes.
Elle montra du pouce le couloir derrière eux.
- Demandez-vous ce que vous avez pensé au cours des
dix-huit dernières secondes et ce que ça pourrait donner en
film. Vous pensez sans doute à ce que je vous dis, mon image
apparaîtrait, mais qu'avez-vous d'autre à l'esprit ?


Elle sourit.
- Le visage de l'hôtesse de l'air qui vient de passer, ou une
autre partie de son corps...
Torlino sourit et fit la moue.
- Si vous pensez à votre rendez-vous de demain chez le dentiste,
son visage, son fauteuil peuvent apparaître. Certains
pensent à leur soirée de la veille... J'aime autant vous prévenir
que ce que je vois n'est pas toujours tout public. Pourriez-vous
interpréter ces images sorties de leur contexte ? Imaginons
qu'on vous tire une balle dans le dos. Je pourrais voir l'hôtesse,
la femme avec laquelle vous avez passé la nuit, mais
sans les connaître, je ne pourrais pas dire s'il s'agit de votre
épouse, de votre soeur ou de votre assassin, sauf si je la vois
tirer. Et ça, ce sont les cas les plus faciles. Quand la mort
arrive lentement, il y a une multitude d'images sans intérêt.
Le mourant oublie souvent le présent et se souvient de vieux
amis, de sa famille, d'amours perdues... Tout lui revient, parfois
des choses que personne ne sait.
- Vous parlez d'images... Vous ne pouvez pas lire dans les
pensées, vous voyez juste des images ?
Elle hocha la tête et sourit.
- C'est le comble de l'ironie, non ? Une aveugle qui voit des
images.
Torlino sourit et leva les yeux au ciel. Puis il secoua la tête
comme pour chasser de mauvaises pensées.
- Non, dit-il, c'est plutôt incroyable.
Sherry saisit son verre, y appuya un doigt, et le leva pour
qu'ils le regardent.
- Qui, il y a deux cents ans, aurait cru qu'un homme pourrait
être identifié à partir de son empreinte digitale ? Qui, il
y a cinquante ans, aurait pensé que notre patrimoine génétique
pourrait être analysé à partir de cette empreinte ?
Elle reposa le verre et croisa les mains.
- Si le cerveau est plus sophistiqué que le plus complexe
des ordinateurs - et j'ajouterai que l'on n'utilise pas même
dix pour cent de ses capacités - pourquoi ne pourrait-il pas, à
certaines conditions, accéder aux données d'autres systèmes
humains ? N'importe quel ordinateur peut le faire.
- Vous êtes en train de nous dire que notre esprit se comporte
comme un électroencéphalogramme ? Mais ce sont des
images, que vous lisez, pas des ondes électriques ?
- Je ne sais pas si c'est aussi sophistiqué, mais c'est quelque
chose comme ça.
Elle tapota la table.
- Je pense que tout ce que nous avons vécu est gravé dans
notre cerveau. Dites-vous qu'il déborde de données, comme
ces disques durs que l'on jette quand ils sont saturés. Ça
ne me surprend pas du tout de pouvoir capter quelques
secondes.
- Mais alors, pourquoi est-ce que vous ne voyez pas des
images à chaque fois que vous serrez la main de quelqu'un ?
demanda Torlino.
- Imaginez, dit-elle en secouant la tête. Quand un système
neurologique vivant est exposé à un stimulus extérieur, il le
rejette automatiquement. Sa fonction première est de se protéger,
de rester en circuit fermé. En d'autres mots, la nature
est ainsi faite que c'est impossible.
Elle remua un doigt.
- Mais quand vous coupez le courant, le circuit est
accessible.


- Il y a des effets secondaires ? Je veux dire, comment est-ce
que vous faites pour arrêter le flux d'images ?
Sherry joignit ses mains. Elle sourit, décroisa puis recroisa
ses jambes.
Encore une question qui ne lui plaisait pas, se dit
Karpovich.
- Des effets secondaires ? répéta-t-elle.
Elle posa ses coudes sur la table, croisa les mains, comme
si elle méditait sur la question.
Comment fait-on pour arrêter les images ? Très bonne question.
Comment fait-on pour oublier le bruit de la terre que l'on jette sur
votre cercueil alors que vous êtes enterré vivant ? Comment oublier le
goût du tube en plastique que l'on enfonce dans votre bouche, l'avion
qui perd de l'altitude, ou le canon d'un revolver pointé sur vous ?
Comment oublier une erreur qui vous coûte la vie ?
- Il n'y a pas d'effets secondaires, à vrai dire.
En disant cela, elle défiait les conseils de son médecin.
- Vos petits films d'horreur vous rattrapent, n'est-ce pas, Sherry...
Il n'aimait pas ce qu'elle faisait et pensait que les conséquences
étaient impossibles à évaluer. Il lui avait dit que son
travail était contre-nature et que sa cécité ne la protégeait
pas d'un plus grand malheur.
Elle savait ce que le médecin pensait : son tic nerveux à la
commissure des lèvres, ses cauchemars, ses obsessions...
- Les états de stress posttraumatique peuvent entraîner des douzaines
de psychoses différentes, Sherry. Vous devriez prendre en
compte les effets secondaires.
Mais les gens gèrent des émotions complexes. Les policiers,
les urgentistes, les militaires... tous ont eu des visions
d'horreur. Elle en avait par personnes interposées, et elle se
disait que ce n'était pas pire. Ce n'était qu'un souvenir, et un
souvenir n'a jamais tué personne.
D'un autre côté, l'idée de ne pas faire ce qu'elle faisait la
terrifiait bien plus.
Enfant, à l'orphelinat, elle avait rêvé de devenir quelqu'un,
une femme exceptionnelle, admirée, comme les
médecins, les hommes politiques, les astronautes de ses
livres d'école. Elle voulait aller à l'université pour découvrir
de nouvelles théories. Elle voulait apporter sa contribution
à la société.
Mais ce n'était qu'un rêve. Dans la vraie vie, elle était une
orpheline sans le sou. Non seulement orpheline, mais aveugle,
et sans passé. Elle comprit rapidement, en voyant les
autres enfants arriver et repartir, que personne n'adopterait
une fillette aveugle sans racines. Elle savait que sans une
aide financière que seuls des parents peuvent fournir, elle
ne réaliserait jamais son rêve.
L'ironie du sort, c'est que maintenant qu'elle était devenue
une sorte de célébrité, qu'elle avait suffisamment d'argent
pour faire des études supérieures, les universitaires étaient
à ses pieds. Les médecins et les scientifiques voulaient l'étudier,
lui proposer de suivre leurs cours, voire la protéger
d'elle-même.
Non. Elle avait fait le chemin seule. Elle avait réalisé son
rêve et n'avait pas l'intention de revenir en arrière. Elle n'avait
pas envie de vivre dans l'ombre, pas envie d'avoir peur de
la vie. Elle foncerait droit devant, quitte à sombrer dans la
folie.
Torlino continuait à hocher la tête, visiblement
impressionné.


- Pas de rêves ? demanda Karpovich. Sa voix était tellement
douce et gentille que la question faillit passer inaperçue.
Elle leur sourit en se détournant.
- Tout le monde rêve, Edward. Vous rêvez de ce que vous
voyez au travail, moi aussi. Même les victimes rêvent. Le
docteur Donovan pensait à l'abreuvoir en béton dans les
derniers moments de sa vie, car il a dû y penser quasiment
tous les jours, ces trente dernières années. Et aux moutons.
Je sais que vous avez parlé de vaches, Edward, mais j'ai vu
des moutons.
- Des moutons ? répéta Torlino.
Elle termina son cocktail.
- Et si le troupeau n'était là que pour justifier la présence
d'un abreuvoir ? Et si l'abreuvoir n'était là que pour
dissimuler une tombe ? Selon l'inventaire de son garage, il
avait suffisamment de machines pour construire le bassin
seul.
- Mais pourquoi tant d'efforts ? Pourquoi ne pas avoir
enterré la fille à la lisière de la forêt ?
Karpovich posa la main sur le bras du jeune homme, gêné
de ne pas y avoir pensé plus tôt.
- Parce qu'il ne savait pas quand les policiers viendraient
et qu'il n'avait pas envie qu'ils découvrent de la terre fraîchement
retournée.
- Exactement, dit Sherry. L'abreuvoir n'a pas attiré l'attention
parce qu'il était normal que le sol soit éclaboussé
en permanence et piétiné par les animaux. Les policiers ont
sans doute parcouru les champs et les bâtiments alors qu'ils
auraient dû regarder devant eux, à quelques mètres, là où les
bêtes pataugeaient dans la boue, autour d'un abreuvoir qui
donnait l'impression d'avoir toujours été là. Impossible de
se douter que...
- Et les moutons, dans tout ça ? demanda Torlino.
- À mon avis, il y avait des moutons avant la mort de la
jeune femme. Je pense qu'il faut situer ce souvenir juste après
le meurtre. Il se trouve au milieu du troupeau, quand il se
demande comment se débarrasser du corps, il décide de bâtir
un abreuvoir au-dessus de la tombe, suffisamment lourd
pour qu'il soit impossible de le déplacer sans machine. Les
moutons étant trop petits pour y boire, il les vend et achète
des vaches.


 
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