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Rendez-vous, de Christine Angot (premières pages)

Article le 05/09/2006 à 11h34 , modifié le 28/09/2006 à 16h22 0 commentaire

© Flammarion, 2006

Début novembre, j'avais reçu une lettre via mon éditeur,
et j'avais décidé d'y répondre. " Comme une petite annonce
de Libération : vous étiez ma voisine dans l'avion AT
Milan-Paris, il y a quelques semaines. Téléphoner - s'il
vous plaît - au 01... ou bureau 01... ; ou écrire. Envie de
vous revoir. " Je n'avais jamais pris l'avion Milan-Paris. Le
type se trompait de trajet, ou ce n'était pas moi. " Par discrétion,
un voisin dans un avion c'est un guet-apens, et
parce que j'étais laminé par un aller-retour dans la même
journée, je ne vous ai pas dit un mot. Mais vous m'intriguez,
cela me ferait plaisir, en effet, de vous revoir. " L'écriture
et le papier indiquaient une certaine classe. Sur le
répondeur, la voix de la secrétaire était impeccable : vous
êtes au secrétariat de G. Il habitait dans le sixième, et mettait
tous ses numéros, professionnel, de domicile et de portable,
il n'était donc pas marié. Un type seul. Il devait être
moche.
J'avais appelé le bureau un lundi. La secrétaire me l'avait
passé tout de suite.
— Je suis content de vous entendre. Je ne m'y attendais
pas. Je suis très impressionné, je suis ému de vous entendre.
— Vous m'avez écrit, donc je vous appelle. Bien que je
ne réponde jamais aux lettres. J'ai trouvé votre lettre amusante.
C'est pour ça que je vous appelle. Mais je voulais
vous dire que vous vous trompez de personne ou de trajet.
Il avait une voix éduquée, élégante, mais âgée. Séduisante,
chaude :
— Mais si, c'était bien le Milan-Paris. Vous n'avez pas
pris le Malpensa-Paris il y a environ trois semaines ?
— Si vous êtes sûr que c'était le Milan-Paris ce n'était
pas moi.
— Oui oui c'était le Milan-Paris. Alors vous avez un
sosie, un véritable sosie.


La voix était voilée : Ou" peut-on vous écrire ? Chez votre
éditeur ça vous parvient apparemment. Mais...
— Je ne sais même pas ou" je suis, moi. Je suis dans un
bureau, mais quel bureau ? Je ne sais pas. Vous faites quoi ?
— Je suis banquier.
Ça m'avait laissé un peu sans voix.
— Je vais vous écrire de nouveau chez votre éditeur.
Vous me répondrez ? Quelques lignes ?
— Non, je n'aime pas écrire des lettres. Je ne répondrai
pas, mais je téléphonerai, comme maintenant.
— Comment allons-nous faire alors ? Moi je n'aime pas
le téléphone et vous n'écrivez pas.
— Non, mais je veux bien boire un verre avec vous si
vous voulez.
— Oui. Vendredi ?
Le vendredi soir, la rue était sombre, vide. Un type
s'avançait vers moi. Assez aˆgé, pas grand, chauve, qui ne
me plaisait pas du tout. J'avais envie de partir.
— Ah mais si c'était vous dans l'avion.


Ça ne m'amusait pas. Mais je me sentais obligée de
passer avec lui au moins une demi-heure. J'avais souri :
— Je vous assure que non.
Nous n'avions pas grand-chose à nous dire à part ça.
Il avait commandé un Perrier avec du whisky, il tenait à
le verser lui-même dans son verre, la bouteille devait être
posée sur la table à côté. Il avait fait sa demande au serveur
de manière extrêmement précise, il avait répété la même
chose plusieurs fois, de manière mécanique et presque
angoissée. Comme si le serveur ne pouvait pas percuter en
une seule fois ce qu'il voulait et l'importance que tous les
détails soient respectés. L'angoisse que la commande ne soit
pas exécutée précisément se lisait sur son visage, ses traits se
durcissaient, il faisait presque peur. Mais ça m'avait émue,
comme une idiote. J'avais dû penser qu'avec lui la vie était
simple, puisqu'il réglait tout le matériel. Ce scénario s'était
reproduit chaque fois que je l'avais revu, pour la table du
restaurant, la place dans le train, quoi manger, quel jour,
quelle heure. Il maîtrisait tout. Il me disait qu'il m'admirait,
que j'étais extraordinaire, que j'étais une femme
inouïe. Le même discours que mon père. J'étais
extraordinaire.
— Je vous admire, écoutez, je vais vous dire : J'aimerais
être vous. Voilà, alors vous voyez. Il faisait bien la liaison :
j'aimeraiz être vous. Il l'avait dit deux ou trois fois comme
au serveur pour le whisky. Pour que ça me rentre bien dans
le crâne.
J'avais dit qu'il y avait un prix à payer, une solitude,
pour casser ses envolées. Je lui avais parlé d'une lettre anonyme
que je venais de recevoir par exemple, qui contenait mon dernier livre tartiné de merde, la semaine précédente,
par la poste, j'étais allée chez les flics, déposer une main
courante.
Il avait changé de visage. Il avait eu l'air dégoûté et
surpris.
— Ça ne peut être que des fous. Ce sont des gens que
vous connaissez ?
On avait parlé encore un peu de son travail et de son
milieu. Il ne s'y épanouissait pas.
— Le travail est une aliénation. Vous ne vous rendez
pas compte de la chance que vous avez de ne pas être
aliénée.
Il méprisait ses voisins de bureau, ses collègues banquiers,
qui ne lisaient pas et dont la vie se résumait à des
week-ends dans le Perche. Il s'estimait au-dessus d'eux. Il
les considérait comme des bourgeois avec qui il n'avait rien
à voir, avec une ironie méprisante, dans les yeux et dans le
sourire. Il avait des lèvres minces comme une ligne. Mais
au bout d'une heure et demie, quand il avait dit devoir
partir, " déjà " je m'étais dit. Il avait une voix douce, et un
regard perçant qui m'avait presque gênée. Il me donnait sa
carte professionnelle cette fois, avec le nom de sa banque,
c'était une des plus grosses banques d'affaires, il était
associé-gérant. Le stylo en l'air, il ajoutait :
— Je peux vous écrire chez vous, à votre adresse
personnelle ?
— Bien sûr.
— Vous avez un numéro de portable ?
— Excusez-moi je préfère ne pas le donner, pardonnez-moi
en ce moment je suis un peu phobique.
— Je comprends très bien, je vous écrirai.
J'avais refusé de lui donner mon numéro de portable
parce qu'il me déplaisait trop physiquement. Je l'avais juste
invité à une lecture publique.
— En tout cas, vous savez maintenant qu'il y a un
homme à Paris qui trouve que vous êtes une femme inouïe.
J'avais pensé : oui mais dommage que ce soit toi.
Sur le trottoir je lui avais serré la main de loin. Puis
j'avais repris la rue vers chez moi en me disant que je n'avais
pas de chance.
Et puis dans la semaine, je l'avais appelé sous un prétexte
quelconque, parce que je pensais à lui, j'étais tombée sous
le charme, je n'en sortais décidément pas. Souvent les gens
qui ne me plaisaient pas m'émouvaient. Alors j'y allais, et
je regrettais après d'avoir perdu mon temps. Je savais ceux
qui me plaisaient vraiment mais j'étais toujours avec
d'autres. Il avait dit qu'il viendrait me voir au théâtre. Pendant
que j'étais sur scène ça m'avait aidé de le savoir dans
la salle. Le lendemain matin il avait appelé. Il me répétait
que j'étais inouïe et m'invitait à un spectacle, j'avais refusé
mais accepté un déjeuner. Et en arrivant je m'étais dit qu'il
me plaisait en fait. Les yeux, très bleus, très froids, très
durs, très perçants, étaient déterminés, ils savaient ce qu'ils
voulaient, et qu'ils pouvaient l'obtenir. Il parlait de choses
et d'autres. Je souriais.
— Je vous amuse ?
— Non. Je vous écoute ne pas me parler de vous.
— Posez-moi des questions.
J'avais dit que je n'avais pas de questions à lui poser.
A la fin du déjeuner, juste avant de partir, alors que nous
avions pris rendez-vous pour le lendemain soir, il avait dit :
— Je vais répondre à la question que vous ne me posez
pas : je suis marié, mais vous m'enchantez. Je suis marié
à une femme extraordinaire, un peu chiante parfois, mais
extraordinaire, et en tout cas vous m'enchantez. Je vous
admire.
Quand il jouissait, son visage se délitait comme si les
pièces qui le composaient ne tenaient plus ensemble.
Comme si la peau lâchait, et révélait qu'à l'intérieur tous
les bouts de chair étaient désaccordés et retombaient en
lambeaux déphasés, dans une grimace de souffrance terrible.
C'était laid et surtout étrange. J'allais tomber amoureuse
d'un homme de soixante ans, tant mieux, ça me ferait
sortir de la fusion et de l'envahissement. Il n'y avait pas ce
risque, à son âge il avait déjà organisé toute sa vie de
manière précise.

 
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