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L'ombre de l'oiseau-lyre, d'Andrès Ibáñes (prologue)

Article par Benjamin SARAGAGLIA , le 04/09/2006 à 18h44 , modifié le 05/09/2006 à 17h54 0 commentaire

© Au Diable Vauvert

Mémoire et amnésie
Son excellence M. le docteur Mirmidón Aguanópulos,
gérant général de la Lune, glissait à vélocipède sur l'avenue
de l'Oiseau-Phénix de la grande cité de Floria, capitale
monumentale du très boisé et excessivement
pluvieux pays de Goyanás. M. Aguanópulos était un
homme d'âge moyen et légèrement enveloppé (ou,
comme il se plaisait à l'expliquer, " de tempérament sanguin").
Sa lèvre supérieure était ornée d'une grosse
moustache brune. M. Aguanópulos, gérant de la Lune,
aimait aller toujours bien parfumé, " par égard pour les
dames ! " disait-il, d'une voix un peu cassée et en esquissant
un léger déhanchement (car, si la légende ne mentait
pas, il avait été, jeune homme, un excellent danseur).
Il aimait aussi s'habiller avec recherche : les chaussures
bicolores et les costumes à double revers étaient sa perdition.
En cette occasion, il portait un complet couleur
lilas pâle, des souliers crème et cerise, et il avait décidé
de placer une fleur, un camélia blanc, à la boutonnière
du revers gauche de sa veste, puisqu'il portait toujours,
à la boutonnière du revers droit, l'insigne de sa corporation,
une petite lune avec plusieurs cratères en trois
dimensions entourée d'une guirlande schématique de
roses et de pensées en guise d'anneau saturnien. La devise
de son département était, en effet, " entourons la lune
de roses ", un message qui faisait référence à ces jours
lointains où les cliniques psychiatriques étaient comme
des prisons, où l'on enfermait les malades dans des cages
et on les traitait avec des douches froides. La devise était
maintenant devenue un peu obsolète, mais personne
n'avait jugé nécessaire de la changer.
Bien sûr, la " lune " de l'insigne de M. Aguanópulos
n'était pas réellement la " lune " nocturne et, du reste,
M. Aguanópulos n'était en aucune manière le gérant du
moindre satellite qui tournait dans les cieux. " La Lune"
était simplement le nom amical et plaisant qu'on a coutume
de donner, dans la cité de Floria, à ce qu'ailleurs
on appelle " folie ", " aliénation " ou, plus techniquement
encore, " maladie mentale ". M. Aguanópulos était donc
le gérant général du Réseau d'établissements psychiatriques
de Floria, département d'Arboria, État de
Goyanás, et, à cet instant, il se dirigeait vers l'hôpital
Notre-Dame-de-la-Lune, l'une des cliniques de santé
mentale les plus importantes de la ville.
M. Aguanópulos, qui n'était un maître consommé de
pratiquement rien (ses aptitudes sociales se réduisaient à
la danse de salon, à un répertoire très sonore et élégant,
quoique limité, d'une douzaine de formules de courtoisie,
à une paire de jeux de mots et une blague salée), se révélait,
en revanche, un conducteur expert de vélocipède. Il
était capable de tourner, de freiner et même de sauter sur
le trottoir, puis de revenir sur la chaussée sans avoir seulement
besoin de toucher le guidon des mains. Monter à
vélocipède était l'une des nombreuses et si agréables activités
propres à la jeunesse que M. Aguanópulos pratiquait
sans interruption depuis l'âge de vingt ans. Il était le
digne père de cinq filles, deux de sa première femme, Inés
Guillermina, et trois de son épouse la plus récente,
Mme Claudilene. Entre les deux, il avait eu un autre bref
mariage, sans descendance. Voilà qui il était, un politicien
honorable et une personnalité de la ville (son buste
sculpté dans le marbre ornait une niche de la salle des
Glaces de la mairie). Il avait fondé trois journaux, publié
plusieurs livres de poésie et une biographie du père
Ayuso, le grand historiographe de Goyanás. Il avait été
ministre de la République à trois reprises : des OEuvres
publiques, pendant deux législatures, pour le parti
réaliste Continuité et Paroxysme, de la Presse et Communication,
une législature, pour le parti surréaliste
Rénovation et Terreur. De même que son père et son
grand-père, il avait également été gouverneur général de
l'État du Rosso mais, malgré tout, il gardait toujours à
l'esprit certaines des idées romantiques de sa jeunesse,
l'idée de tout abandonner et de partir courir le monde,
l'idée de s'enfuir dans une île d'Océanie et d'y vivre dans
une cabane face à la mer. Et, malgré tout, il continuait
d'aller à vélocipède, par les rues grouillantes de Floria.


M. Aguanópulos aimait piloter de façon téméraire,
entrer dans les rues en sens interdit, couper au plus court
en sautant les trottoirs ou en traversant les espaces verts,
il aimait aussi laisser le vélocipède rouler juste au bord de
la chaussée, afin de pouvoir effleurer de la tête et des
mains les plantes grimpantes qui pendaient des jardinières
de l'avenue de l'Oiseau-Phénix. Il lâchait le guidon, frôlait
les feuillages de la main, arrachait une fleur ou une
grande feuille verte et lustrée au passage, la portait à son
nez pour la humer, s'extasiait, fermait les yeux une
seconde, la jetait en l'air, remettait les mains sur le guidon
pour éviter une vieille femme souffrant de daltonisme
qui confondait l'orange et le turquoise, ou une
dame élégante qui ouvrait en grand la portière de son
coupé sportif garé en double file, se mettait à siffler l'air
des Bateliers de la Volga et se sentait le roi du monde.
"Mirmidón, c'est la santé personnifiée ! " disait son
supérieur direct, son excellence M. le ministre de la Salubrité
publique.
"Papa, un jour tu vas te casser la figure ! " lui disait sa
fille Ana Sofía, la plus petite, qui était aussi sa préférée.
"Mirmidón, pourquoi tu ne prends pas une voiture
officielle ? " lui disait sa femme Claudilene, qui appartenait
à l'une des familles les plus anciennes et fortunées de
Floria. "Ne vois-tu pas que, par cette attitude qui est la
tienne, tu nuis à la dignité de ta charge ? "
Suivant la large courbe de l'avenue de l'Oiseau-Phénix,
il arriva jusqu'au pont Saint-Louis, tourna à gauche, entra
dans la rue Saint-Ange, l'une des artères principales du
quartier de Siremá, et commença à descendre en direction
du fleuve, quoique, tout bien considéré, il ne s'agissait
plus là du fleuve, mais de la mer, le "fleuvemer", ainsi
que le chanta le poète Hildebrando Cardoso, dans sa
grande ode patriotique Florianá. Des palmes dorées
ornaient les balcons de fer forgé. De grands oiseaux noirs
survolaient les colombiers qui couronnaient les vieux
palais du XVIIIe siècle de Siremá, l'antique quartier des
poètes et des occultistes de Floria.
Les portes de Notre-Dame-de-la-Lune l'avaient toujours
impressionné, cette pierre ornementale, ces grilles
de fer forgé, ce chèvrefeuille en fleur, ces aigles et ces
anges de calcaire corrodés par l'humidité. L'hôpital était
construit au bord de la mer d'Or, le fleuve immense dont
l'estuaire coupe en deux la cité de Floria. Tandis qu'il attachait
le vélocipède à l'une des lances de fer de la grille,
M. Aguanópulos reconnut, avec un mélange de plaisir et
de dégoût, l'odeur de sel, d'humidité, de vase, de chaleur
et de marais qui venait du fleuve.
Ah, comme il eût aimé remonter le courant du fleuve, se
perdre dans les districts du nord, suivre les vastes méandres
qui pénétraient la jungle, croiser entre les îles flottantes,
des caïmans et des dauphins roses, pour atteindre enfin le
pays des Amazones, déjà au beau milieu de la terra incognita !
Il faut dire qu'Aguanópulos, qui n'avait jamais
voyagé, aimait rêver de grands périples exotiques en des
lieux perdus et inexplorés. Des voyages impossibles, bien
sûr, des voyages qu'il ne réaliserait plus, désormais.


Les soeurs et les docteurs qui l'attendaient dans la fraîcheur
du vestibule, en causant à voix basse du dernier
scandale de la presse, s'étonnèrent de le voir se présenter
ainsi, sans chauffeur, sans secrétaire, sans escorte. Après
les saluts protocolaires, et non sans lui avoir offert une
petite tasse de café, ils le conduisirent, depuis le vestibule,
jusqu'au jardin central de la maison de santé, puis, à travers
les rhododendrons, les ficus et les flamboyants, jusqu'à
un énorme hibiscus arborescent, sous les grandes
fleurs roses duquel se trouvait un garçon très jeune,
blond, à la belle mine triste. Il était assis sur un banc de
pierre, une jambe pliée sous le corps. Le garçon était en
train de converser avec une autre des pensionnaires, une
jeune femme aux longues tresses rousses qui, quand elle
vit le groupe de soeurs et de docteurs vêtus de blouses
blanches s'avancer vers eux avec une lente majesté et de
trop larges sourires, décida de disparaître discrètement.
Le garçon les regarda d'un air surpris et, comprenant que
c'était à lui qu'ils voulaient parler, il se leva du banc.
"Voici le garçon, Excellence ", dit la soeur Bactriana, en
s'approchant du jeune homme et en le prenant affectueusement
par l'épaule. "Regarde, mon petit, ce monsieur
si important est venu jusqu'ici pour faire ta
connaissance. Voici son excellence M. Aguanópulos.
— C'est un véritable honneur ", dit le garçon, en portant
une main sur son coeur et en s'inclinant légèrement.
Il portait la tenue réglementaire de la Lune, une blouse
grise, des pantalons de coton bleu et des espadrilles de toile
et semelles de corde, mais il avait quelque chose de délicat
et de lointain, une sorte d'élégance princière.
"Bien, bien, dit M. Aguanópulos. Moi aussi, je suis
enchanté. Comment te traitent les soeurs, elles te traitent
bien ?
— Très bien, monsieur, dit le jeune homme. Elles sont
si aimables qu'elles vous donnent presque envie d'être fou
pour de bon. "
M. Aguanópulos ne manifesta aucune réaction. Il était
plus qu'habitué à traiter avec des malades mentaux dotés
d'une brillante intelligence, des fous à lier qui étaient
capables de parler avec une stupéfiante lucidité et un sens
dévastateur de l'ironie.
" Les soeurs me racontent que tu as une excellente
mémoire, poursuivit Aguanópulos. C'est-à-dire, beaucoup
plus qu'excellente, exceptionnelle.
— Je me suis entraîné pendant de longues années ", dit
le garçon.
" C'était quoi, ce dont il s'est souvenu ? demanda
Aguanópulos, en se tournant vers les docteurs. La liste de
tous les pensionnaires...?
— Tout ça a été très impressionnant ", dit la soeur
Bactriana, qui mourait d'envie de parler, qui avait dû
préparer son intervention depuis des jours, peut-être
des semaines. "Tout est arrivé à l'occasion de la visite de
M. le président de la République à Notre-Dame-de-la-
Lune.
— Béni soit-il ! s'exclama Aguanópulos, en levant les
yeux au ciel.
— Les services de sécurité de M. le président nous ont
demandé, Excellence, une liste avec la répartition des
pensionnaires aux tables du réfectoire. Sachez, Excellence,
que nous avons quatre cent quatre-vingt-six pensionnaires
des deux sexes, qui prennent leurs repas en deux services
et qui occupent toujours les mêmes places au réfectoire.
L'Ombre de l'oiseau-lyre
— Bien ", dit Aguanópulos, en croisant les mains sur
sa poitrine. Il attendait la partie juteuse de l'histoire.


"Malheureusement, nous ne disposions pas de cette
liste de répartition. Je ne suis même pas sûre qu'elle ait
jamais existé. Nous ne sommes pas excessivement exigeantes,
quant à la distribution des places au réfectoire,
bien que nous aimions, comme c'est compréhensible, que
chacun reste à l'endroit qu'il a choisi.
— Très compréhensible.
— C'est alors, Excellence, que ce petit jeune homme
fait son apparition dans l'histoire. Adénar, raconte au
monsieur ce que tu m'as dit, ce matin-là.
— Ce n'est rien du tout, dit le garçon, en se raclant
doucement la gorge. J'ai dit à la soeur que je me souvenais
parfaitement de l'endroit où chacun était assis.
— Tu te souvenais de toutes les places ? dit
M. Aguanópulos qui, au bout du compte, était venu là
pour s'épater. Les places de quatre cent quatre-vingt-six
pensionnaires ?
— Oui, votre Seigneurie ! brailla la soeur, sur un ton
triomphal. Toutes et chacune ! Et il ne s'est pas trompé
une seule fois ! En un couple d'heures, nous avons eu la
liste que ces messieurs du service présidentiel de sécurité
nous demandaient.
— Mais comment est-ce possible ?
— Il ne se souvenait pas seulement de l'endroit où s'asseyait
chacun des quatre cent quatre-vingt-six pensionnaires,
Seigneurie, intervint alors l'un des docteurs, un
homme âgé à l'air bienveillant, il se rappelait aussi exactement
les prénoms et les quatre noms de famille de tous,
leurs numéros de chambre et service au cours duquel chacun
mangeait...
— Sainte Marie l'Égyptienne ! " s'étonna à nouveau
M. Aguanópulos. Puis, s'adressant maintenant au jeune
homme, qui les regardait avec une légère expression de
surprise, il poursuivit : "Mais dis-moi, mon fils, tu dois
avoir des systèmes de mnémotechnie très spéciaux...
Comment fais-tu?
— Ça n'a rien de difficile, dit le garçon. C'est à la portée
de n'importe qui.
— Le plus incroyable de l'affaire, intervint l'un des plus
jeunes des docteurs, c'est, ne l'oublions pas, que cette prodigieuse
démonstration de mémoire hyperdéveloppée
provient d'une personne qui souffre, justement, d'une
attaque d'amnésie très aiguë. "
La soeur lâcha un de ses petits rires criards.
"Amnésie? s'exclama Aguanópulos. Cet homme qui a
plus de mémoire que tout Goyanás réuni souffre d'amnésie ?
— C'est un cas qui défie de manière ouverte et frontale
tout ce que nous savons, en matière de science médicale,
continua d'expliquer le jeune médecin, en fronçant
les sourcils. Quand nous l'avons trouvé en train d'errer
dans les bois, voici maintenant quelque deux mois, le garçon
avait oublié jusqu'à sa propre langue. À ce jour, il
n'est même pas capable de se souvenir de ses parents, mais
il peut mémoriser les noms de presque cinq cents personnes
et aussi les places qu'elles occupent dans un
immense réfectoire...
— Il s'agit sans doute d'un cas très spécial, dit
Aguanópulos, en souriant très ouvertement, de l'air de
celui qui se sent très satisfait. Quel garçon singulier !
Quel est ton nom, mon fils ?
— Adénar ", dit le garçon.
"Pauvre petit, dit la soeur Lavinia. Il ne se souvient de
rien.
— Amnésie et mnémotechnie tout ensemble ! s'exclama
Aguanópulos. Quel superbe titre de journal ! "

 
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