• Loisirs
  • Livres & Musique

Les Hérétiques, de Hadrien Laroche (premier chapitre)

Article par Benjamin SARAGAGLIA , le 04/09/2006 à 19h09 , modifié le 05/09/2006 à 17h07 0 commentaire

© Flammarion

Sous mon crâne le cerveau le plus démuni, le plus esseulé, le plus cafouilleux et le plus paumé des cerveaux ; en rien celui d'un homme éclairé, tolérant ou responsable, songeait Hektor le nez contre la vitre.

Au-delà, tandis que le soleil s'élevait, le jeune homme distinguait le long de la promenade sous la neige, autour du lac, la vapeur des cheminées d'usine, les docks, plus loin le musée puis la grande roue. Lac maintenant gelé, dur, sur lequel des enfants chaussés de bottes doublées de fourrure et de poil, venus patiner avec des lames d'os fixées à leurs semelles, se poursuivaient en criant. Selon l'inclinaison de sa tête, Hektor pouvait voir les enfants glisser sur la glace, ou bien surfer sur la partie en quelque sorte visible, anatomique, de sa mémoire, patiner à la surface de son crâne, lui aussi bosselé, plein de trous et de crevasses. Crâne autrefois recouvert de mèches de cheveux couleur de noisette précocement mûrie, retombant sur un visage régulier, tendre, des yeux verts reflétés dans la transparence de la baie.

Hek - je vais user du diminutif américain de mon ami pour aller vite, moi aussi je suis pris dans le temps et rien ne dit que je ne vais pas mourir -, Hek observait maintenant à l'aide d'une paire de jumelles de poche la mer gelée face à lui. Il aperçut très loin sur la rive opposée un homme allant et venant. L'homme portait une veste polaire rouge avec une ceinture et toutes sortes de rabats, poches et revers boutonnés, un bonnet bleu et de grosses moufles en daim retourné. Il se penchait sur la glace, qu'il frappait avec une hache. Parfois il s'arrêtait pour souffler, puis reprenait son travail, respirant fort. Sa bouche exhalait une vapeur bleutée dans l'air quasi immobile. Debout depuis l'aube, il travaillait dur. L'homme semblait tourner autour d'un cercle invisible, un trou creusé dans l'étendue blanche. Hek vit alors s'élever sur le cercle immatériel dessiné à la surface de l'eau figée une maison ronde, rose, une niche de briques de neige. Un igloo planté au milieu du lac.

Comme l'Alaska, ou les Vosges, les Rocheuses ont ceci de particulier que leurs terres, froides l'hiver, dures l'été, sont des terres non maternelles. Elles sont rigoureuses. Né dans ces montagnes, à proximité de la ville de G., abandonné à la naissance par sa mère, adopté par un couple dont le père était adepte d'une secte parente des Born again Christians, le petit Hek fut élevé jusque l'âge de sept ans dans cette région sévère et cette religion inouïe. Il vécut dans un froid vigoureux. Grandit dans la neige. Allait à l'école coiffé d'une chapka de fourrure de lapin. Isolé chez lui, rêveur sur le chemin, sérieux en classe, Hek était seul. Le lac qu'il avait devant les yeux lui évoquait celui d'autrefois sur la croûte duquel les pas qu'il imprimait à la surface d'une neige craquante aussitôt étaient effacés par le vent. Il lui rappelait encore l'obscurité blanche de la sorte d'igloo où il courait chaque matin se réfugier, après les bains dans l'eau glaciale. Cet igloo ne l'avait jamais quitté. De même le souvenir de la cabane que chaque année son père adoptif construisait dans la cour de la maison, parfois dans le salon, une cabane de branchages et de palmes, à l'intérieur de laquelle lui et les siens buvaient, mangeaient et dormaient une semaine durant. Il s'agissait de rappeler, disait le père, au moment de cette fête imitée de la fête juive de Soukot, l'errance première, de faire l'expérience du caractère précaire de toute demeure, d'éprouver à nouveau la fragilité de la vie. Cette cabane procurait à Hek adulte une image juste de ses premières années.

De son point de vue, et sans qu'à aucun moment ses parents adoptifs, ni personne, n'en eurent pris conscience, son enfance s'était déroulée dans une niche de ce genre, un igloo à l'intérieur de la maison de ses parents. Installation provisoire, fragile, mais pour lui durable, où il avait vécu, mangé, et, le plus souvent, jeûné. Hek s'était nourri de ce jeûne et d'un terrible silence. Tel un alpiniste à très haute altitude, pris dans les glaces et le calme des espaces infinis, dès son plus jeune âge il respirait mal, isolé qu'il était par cette sensation particulière de n'être pas chez lui dans son foyer. Il se déplaçait et avait vécu dans la maison natale comme dans une tente hypobare, s'exerçant malgré lui à évoluer dans un air raréfié. À vivre et à se construire seul. Adulte, la cabane provisoire de son enfance était toujours là, à portée de main. À tout moment il pouvait se retirer dans ce refuge, à l'intérieur de lui-même, ainsi retrouver l'abri ancien et sa solitude. Se déplacer avec une manière de niche portative lui permettait d'éprouver cette joie mêlée de tristesse venue du caractère spartiate de son enfance ; privilège qui se doublait du désespoir de se sentir dans cette cabine, ou cette cabane, chétif, voire misérable, peut-être même en danger, dans la crainte sourde et non formulée avant un âge tardif d'être abandonné, puisqu'il le fut.

Hek avait toujours le nez collé contre la vitre. L'igloo qu'il distinguait au loin était également pour lui une représentation de son cœur. Dernier lieu où enfant il avait pu courir se mettre à l'abri dans la terreur inquiète et sans mots qui était la sienne. Posée sur la neige gelée, la maison de glace figurait cette prothèse, le cœur monstrueux que le petit Hek s'était par nécessité construit contre la monstruosité de son enfance. Un cœur transparent. Reliés par la chaleur toute physiologique de son sang, ni le cœur ni le crâne de mon ami ne reconnaissaient le goût des sucreries. Sa mémoire olfactive ignorait les parfums douceâtres d'une enfance douce. Jamais la sienne n'avait ressemblé à une chocolaterie, quand, paraît-il, bien des enfances sont pareilles à des chocolateries.

À force de se coucher chaque soir dans le petit lit à sangles sous l'inscription punaisée par son père au-dessus de l'oreiller, la parole du psaume de David, " Voici, j'ai été conçu dans l'iniquité, et ma mère a été grosse de moi dans le péché ", à quoi le père avait ajouté de sa main : or c'est de toutes façons que tu es recouvert de péchés semblables ; à force de se brosser les dents chaque matin avec un frère qui n'était pas son frère ; de prendre le bain avec une sœur qui n'était pas la sienne (ce n'était pas le plus désagréable, il me l'a dit) ; d'aller à l'école, dessiner sa maison, et s'entendre dire que ce n'était pas sa maison ; à force d'appeler mère une femme que la religion commandait d'appeler ainsi et qui n'était pas sa mère : en même temps que sa taille grandissait, Hek avait développé un esprit d'une rigueur exceptionnelle. Adulte, il avait éprouvé une confiance sans bornes ; doublée il est vrai d'une inquiétude également sans bornes.

J'ai vécu à l'étranger dans la maison de mes parents, m'a — confié mon ami. La maison de mes parents m'a très tôt paru étrangère. D'ailleurs je ne suis pas quelqu'un dont les autres peuvent s'approcher de manière naturelle. J'ai été moi-même jusqu'ici l'obstacle principal à toute relation humaine. Ce fait me permet d'exister. Par nature, je suis fait pour devoir marcher parfaitement seul, m'a-t-il déclaré avec lucidité devant un chocolat chaud.

 
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.

VOS RÉACTIONS

Vous devez écrire un avis



de Plurielles
SUR LE
    Plus de discussions sur le Plurielles.fr »
    logAudience