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La guerre des légumes (premières pages)

Article par Benjamin SARAGAGLIA , le 05/09/2006 à 11h05 , modifié le 05/09/2006 à 17h13 0 commentaire

© JC Lattès

1997
Philo prit le heurtoir dans sa main et le souleva.
Il était lourd - un cercle en fer forgé usé par le temps.
Elle ne voulait pas frapper à la porte trop violemment.
Derrière le portail en acajou qui lui faisait face, le
silence était tel qu'elle percevait la solitude du couvent
comme une présence. Les religieuses devaient être
couchées, ou en train de prier. Dix heures et quart,
c'était une heure tardive pour elles.
Sans lâcher le heurtoir, elle se demanda avec
quelle force il fallait le manier. Trop peu, elles ne l'entendraient
pas ; trop, elles sauteraient au plafond. En
fin de compte, Philo se contenta de le laisser retomber.
Il se déplaça d'à peine quelques millimètres avant de
se coincer - le menton en avant, défiant la pesanteur.
Elle n'avait pas fait tout ce chemin pour échouer à
cause d'un heurtoir minable. Appuyant la main sur le
métal dur, elle le fit choir avec fracas. Seul un véritable
sourd aurait pu échapper au vacarme.
Elle recula et attendit que la porte s'ouvre. Rien.


Pas le moindre le bruit, pas le moindre mouvement.
Peut-être croyaient-elles qu'il s'agissait d'un coup de
feu ou des pétarades d'une voiture volée. De tels incidents
étaient fréquents dans le quartier de North Wall.
Philo s'empara du heurtoir et tambourina à mort - dix
ou douze décharges métalliques. Quand elle eut terminé,
on aurait dit que celui-ci venait d'être graissé.
Philo entendit des pas précipités. Un guichet fut
abaissé tandis qu'une voix s'élevait dans l'obscurité.
- Nous ne faisons pas la charité le soir. Revenez
demain.
- Non, attendez. Je ne veux pas l'aumône. Je n'ai
nulle part où aller, je n'ai pas de foyer, dit Philo.
Un silence tomba. En regardant le visage qui s'encadrait
dans l'ouverture carrée, Philo eut l'impression
de voir un tableau. Deux joues rouges. Des sourcils
noirs et broussailleux. Un nez pâle trônant comme
une montagne.
La jeune religieuse qui dévisageait aussi Philo
trouva qu'elle ressemblait à un Viking avec ses épaules
carrées et sa tête reliée au corps d'une étrange manière.
Puis soeur Rosaleen s'aperçut que Philo n'avait pas
de cou.
Celle-ci avait conscience que son physique pouvait
intimider. C'était une des raisons pour lesquelles
elle gardait ses cheveux bouclés. Elle mesurait un
mètre soixante-dix et pesait plus de cent kilos. Son
visage, rond, était d'une féminité surprenante pour
une femme aussi grosse. Philo se décrivait comme
étant agréablement rondelette. Les gens ne réagissant
pas toujours gentiment, elle adoptait une personnalité
comique dès qu'elle le pouvait.
- J'ai l'impression d'être Julie Andrews dans La


Mélodie du bonheur, insista Philo. Je n'ai nulle part
où aller.
Soeur Rosaleen la toisa de la tête aux pieds. Elle ne
remarqua aucune similitude avec Julie Andrews - un
personnage du monde réel -, alors que ce qu'elle avait
sous les yeux relevait du dessin animé.
Philo se pencha et prit sa valise. Elle la souleva
pour la montrer à la religieuse.
- Je viens d'arriver d'Angleterre. Dieu m'a guidée
jusqu'ici.
L'allusion à Dieu prit la religieuse au dépourvu.
Le guichet se referma. Elle disparut un petit moment.
Puis l'un des battants du portail s'ouvrit et soeur Rosaleen
invita Philo à entrer. Certaine qu'elle ne passerait
pas, Philo n'esquissa pas un mouvement, attendant
que le Saint-Esprit vînt éclairer cette religieuse un
peu longue à la détente. Au bout de quelques instants
pénibles, cette dernière poussa les verrous et ouvrit
l'autre battant. Philo prit une profonde inspiration
avant d'avancer et de quitter le monde avec l'espoir
de ne jamais avoir à l'affronter à nouveau.
Soeur Rosaleen emmena Philo au parloir qui fleurait
bon l'encaustique. La moindre surface de la pièce
étincelait, lui renvoyant son reflet où qu'elle regardât.
Elle y était encore plus grosse qu'en réalité. Malgré
ses efforts, elle ne put détourner les yeux, qu'elle fixa
sur les pieds de la table. Elle y aperçut trois énormes
femmes superposées.
Soeur Rosaleen revint. Elle avait parlé à la mère
supérieure. Heureusement pour Philo, le local du couvent
réservé aux familles en détresse était libre. Soeur
Rosaleen la précéda dans l'escalier et la fit entrer dans
une chambre.


- À demain matin, dit la religieuse en refermant
la porte derrière elle.
Philo s'assit sur le lit sans arriver à croire qu'elle
était là. L'envie de s'enfuir dans un couvent et de devenir
religieuse la tenaillait depuis des années. Tout était
bon pour échapper à Tommo et à la prison qu'était
devenu son foyer. Bien sûr, le plus difficile avait été
d'abandonner les enfants. Le déchirement, insoutenable,
s'intensifiait au fil des jours. Or elle n'était partie
que depuis une semaine. Lorsqu'elle s'endormait, tous
les soirs, Philo rêvait qu'ils l'appelaient en sanglotant.
Lorsqu'elle se réveillait, elle découvrait que c'était elle
qui avait pleuré.
Elle regarda le crucifix accroché au mur au-dessus
de son lit. Dieu est bon, pensa-t-elle. Pour la première
fois de sa vie, elle s'identifia à lui. Son visage
ciselé par la douleur. Son corps brisé et contusionné.
Il avait souffert. Comme elle. Cette comparaison,
qu'elle n'avait jamais faite, l'attristait et la rassérénait
en même temps. Voilà qui allait peut-être atténuer
la haine qu'elle nourrissait envers les hommes. Elle
s'agenouilla, la tête enfouie dans ses mains.
- Mon Papa, qui es au ciel, que Ton nom soit
sanctifié, commença Philo, obligée de s'interrompre à
cause des larmes.
Agenouillée près de son lit, en train de bafouiller
sa version du Notre Père, elle n'en éprouva pas moins
un sentiment de paix pour la première fois depuis des
lustres. Elle pria pour qu'on la laisse rester au couvent.
Elle pria longtemps.
Puis Philo s'allongea tout habillée sur le lit, fixant
le plafond, certaine de ne pas trouver le sommeil. La
plupart du temps, elle dormait dans la journée - une


heure après le petit déjeuner, une demi-heure ou trois
quarts d'heure dans l'après-midi et, lorsqu'elle le pouvait,
une heure dans la soirée après le thé. Comme
elle dormait le jour, ses nuits étaient interminables et
pénibles. En guise de dérivatif, elle s'attelait à des
tâches qu'on exécutait à l'ordinaire dans la journée.
Elle faisait la lessive et la cuisine ; elle prenait des
bains, se coupait les ongles, posait du papier peint,
dressait la liste de ses factures. Avant toute chose,
elle mangeait. La nourriture était le mot de passe qui
lui donnait accès au sommeil. Elle ne dormait jamais
sans avoir mangé. Une fois la nourriture avalée, elle
essayait systématiquement de piquer un somme.
À six heures du matin, Philo entendit les premiers
frémissements de vie. Une porte éloignée que l'on
ouvrait et fermait, le trottinement de pieds nus, un
bruit proche du silence. En quelques minutes, il y eut
d'incessantes allées et venues, pleines de déférence.
Personne ne parlait. Peut-être tendaient-elles toutes
l'oreille pour capter la voix de Dieu. Dès que cela lui
parut convenable, Philo sortit de la chambre et suivit
les habits qui se déplaçaient. Ils la conduisirent à l'oratoire
où ils s'alignèrent pour la célébration de la messe.
Philo s'agenouilla au fond, laissant plusieurs rangées
de chaises vides entre la congrégation féminine et elle.
Le prêtre, un petit homme aux cheveux argentés,
avait un visage dominé par d'épaisses lunettes à monture
noire. Il rappela à Philo le chanteur Buddy Holly,
auquel il ressemblait comme deux gouttes d'eau. Au
moment de la consécration, il enfourna l'hostie et la
mâcha comme s'il mangeait des pommes chips. C'était
vulgaire et cannibalesque. À la réflexion, Philo fut
obligée de reconnaître que c'était une forme de cannibalisme.


La vie était une jungle, et l'Eucharistie en
faisait partie. Philo, qui s'était réfugiée au couvent
pour échapper aux luttes tribales, s'étonna que le spectacle
de Buddy Holly en train de mastiquer le Corps
du Christ les lui rappelle.
Après le petit déjeuner, qu'elle dévora, soeur
Rosaleen l'emmena au bureau, une pièce fonctionnelle
située de l'autre côté du parloir astiqué. Elle s'assit
dans le fauteuil qui s'y trouvait pour attendre la mère
supérieure. Les accoudoirs étaient capitonnés. Doucement,
elle y posa ses bras charnus et écarta les doigts.
C'était rassurant d'avoir quelque chose à quoi s'accrocher.
Philo ferma les yeux, réfléchissant à ce qu'elle
allait dire à la révérende mère. Une fatigue foudroyante
l'envahit. Elle savait qu'il lui fallait rester
réveillée et qu'elle s'écroulerait instantanément si elle
se laissait aller. Elle décida de fermer les yeux jusqu'à
ce qu'elle entende la porte s'ouvrir. Ce serait le signal
pour revenir à la vie. Le cliquetis de la serrure, le frottement
de la poignée, le couinement des gonds, n'importe
lequel de ces bruits suffirait à lui faire ouvrir les
yeux. Philo attendit un long moment sans qu'aucun
bruit ne lui parvienne, ni du couvent ni de sa cervelle.
La paix régnait. Une paix silencieuse.
Lorsque soeur Monica O'Donovan entra dans la
pièce, elle s'assit et observa Philo endormie. Les doigts
de sa main droite furent la première chose qu'elle
remarqua : sur chacun était inscrit une lettre - à elles
toutes, elles formaient le mot MAMMY. Un tatouage
en forme de coeur figurait sur son bras droit, sous
l'épaule. Jadis, le nom de Tommo y était gravé. À présent,
on y voyait une gerbe de fleurs.


La soeur toussa jusqu'à ce que Philo ouvre les
yeux.
- Vous êtes sûrement fatiguée, dit-elle.
- Pas du tout. En fait, je ne dors jamais. J'avais
les paupières lourdes, rien de plus.
Soeur Monica trouva que Philo avait l'accent de
Moore Street, une rue populaire. Bien qu'elle vînt de
la campagne autour de Cork, elle adorait l'authentique
accent de Dublin. Les cris des marchands braillant
derrière les montagnes de légumes ou les étalages de
poissons l'enchantaient. La voix râpeuse de Philo était
purement dublinoise, purement Molly Malone.
- J'ai cru comprendre que vous n'aviez pas de
foyer.
- C'est exact, révérende mère, je n'ai nulle part
où aller.
Philo fut contente d'avoir eu la présence d'esprit
de lui donner du révérende mère. Dans ce domaine,
certaines religieuses étaient pointilleuses.
- Alors, qu'est-ce qui vous a poussée à venir
chez nous ?
Le moment de vérité. Philo avait beau vouloir
récupérer ses enfants, il n'était pas question d'avouer
qu'elle les avait abandonnés. D'autant qu'elle l'avait
déjà fait, c'était la deuxième fois.
La première, elle avait pris le train pour Galway.
Jetant l'éponge, elle était sortie de l'arène, laissant le
champ libre à Tommo. C'était un vendredi aprèsmidi.
Elle avait préparé des bâtonnets de poisson et
des frites, leur plat préféré, bien en évidence dans le
four. Dans un petit mot adressé à Tommo, elle lui
expliquait qu'elle ne reviendrait pas d'ici quelque
temps. Dans un autre, elle recommandait aux enfants


d'obéir à leur père. Elle s'imaginait que Tommo, au
bout de quatre jours seul avec eux, comprendrait ce
que c'était de tenir une maison. Ensuite, il serait moins
prompt à la critiquer, à montrer du doigt la vaisselle
ou le linge sale et à l'accabler d'injures en la traitant
de gros cul.
Mais à son retour de Galway, Philo avait trouvé
les bâtonnets et les frites toujours dans le four. Dès
qu'il avait découvert les petits mots, Tommo avait
emmené les enfants à l'orphelinat de Goldenbridge où
il les avait abandonnés. Son plan s'était complètement
retourné contre elle. Il s'était débarrassé d'eux parce
qu'il devait disputer un match de fléchettes. Quand
elle avait demandé à récupérer les enfants, l'Aide
sociale avait répondu qu'elle n'était pas une bonne
mère puisqu'elle les avait abandonnés. Elle avait mis
des semaines à prouver qu'elle n'était pas devenue
folle. La seule chose qui n'allait pas, c'était l'obligation
de reconstituer la cellule familiale - le prix à payer
pour récupérer ses enfants -, de vivre avec Tommo, de
laver son linge, de lui préparer ses repas et de sourire
chaque fois qu'il la traitait de grosse vache ou pire
encore.

 
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