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Eté strident, de Xing Li (un chapitre)

Article par Benjamin SARAGAGLIA , le 05/09/2006 à 10h19 , modifié le 28/09/2006 à 11h01 0 commentaire

© Actes Sud

Il est minuit. J'éteins l'ordinateur, l'imprimante, le scanner, range mes classeurs, ferme à clé les tiroirs, les placards, le vestiaire, la porte, après avoir éteint les lumières. Il n'y a plus personne à l'étage, même pas un stagiaire. Je traverse les longs couloirs tortueux, à parois rapprochées et plafond haut, pour aller prendre l'ascenseur. La plupart des bureaux ont leur porte ouverte. Les portes-fenêtres reflètent dans le noir les lueurs des écrans de veille, sur lesquels défilent silencieusement des lignes de phrases ou des images étranges comme les poissons imperturbables des aquariums. Une imprimante infatigable réclame encore du papier en émettant des signaux tantôt rouges, tantôt jaunes, alternativement. Ce n'est pas à moi de lui porter secours. A cette heure-ci, je suis atteint de je-m'en-foutisme, comme dirait Jacqueline.

Jacqueline, notre secrétaire à Bertrand et moi, n'aime pas qu'on ne ferme pas la porte et surtout qu'on n'éteigne pas l'ordinateur et compagnie. Elle va vous parler de l'engagement de confidentialité, de l'amortissement des machines, de la consommation d'électricité, du problème environnemental provoqué par une consommation irresponsable d'électricité, des baleines échouées sur les plages à cause du problème environnemental, du lendemain de nos enfants si on leur laisse une planète sans baleines, des Japonais qui en rajoutent en massacrant les baleines pour leurs assiettes, et vous les Chinois qui mangez de votre côté les ailerons de requins en voie de disparition également... Elle pourrait polémiquer là-dessus pendant toute une journée, avec de grands sentiments aussi élevés que notre plafond haussmannien.

Ça faisait un moment que j'attendais l'ascenseur, en pensant à Jacqueline au front brillant, quand M. Coutansais a surgi dans l'escalier, sur la pointe des pieds, tenant à deux mains un gobelet de café, vers lequel convergeaient ses petits yeux qui ont toujours tendance à converger derrière ses petites lunettes. Il m'a fait peur, à se hisser comme ça, sans bruit, telle une sirène mystique apparue dans la spirale de la vague de moquette rouge.

Mon chef dépose le gobelet sur la dernière marche, vient me serrer la main, m'annonce que l'ascenseur est tombé en panne, et me souhaite bon week-end.

“Avez-vous appelé un taxi ? demande-t-il en se courbant pour reprendre le gobelet. ... C'est bien. N'oubliez pas de demander un justificatif. Et surtout notez le numéro d'immatriculation avant de monter. Prenez garde à vous. ... Rassurez-vous ! Je ne vais pas tarder. Bon week-end à vous !”

Je le vois s'éloigner religieusement dans le noir avec son gobelet. Il me fait de la peine, ce petit bonhomme tout gentil, le dos voûté vers un gobelet de café.

Il fait du vent au-dehors. Une bouteille à la main, un clochard assis en tailleur sur une bouche de métro est en train de réprimander un ennemi imaginaire. Le taxi n'est pas encore arrivé.

J'appelle mon copain. Comme d'habitude, il est encore debout. Il me dit qu'il vient de commencer une nouvelle toile. Il doit travailler ce week-end. Peut-être ne pourra-t-on pas se voir.

“Sinon ça va ? demande-t-il. Les cicatrices, elles ne te font plus mal ?

— Non. Ça cicatrise bien. T'inquiète pas.”

Je sens monter en moi un étrange soulagement.

Depuis mon opération, on ne s'est pas encore revus en tête-à-tête.

 
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