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Disparaître, d'Olivier et Patrick Poivre D'Arvor (prologue)

Article par © Éditions Gallimard, 2006 , le 05/09/2006 à 11h10 , modifié le 19/09/2006 à 18h33 0 commentaire

Découvrez le premier chapitre du dernier roman des frères Poivre D'Arvor

J'ai raté ma sortie.

Raté. Bel et bien. Je parle encore. Je parle mais personne ce matin ne m'entend plus, pas même toi, Arnold. Accident de moto. Moi le héros nerveux et tourmenté, me voilà presque béat. Inconscient. Ankylosé cervical, abruti neurologique. Raide allongé sur la chaussée en ce rayonnant lundi de mai. Blessé à mort, ou presque, baignant dans mon jus écarlate. J'ai ainsi passé toute ma vie à me manquer.
La semaine commence décidément mal.
Ce silence, dehors ! Et au-dedans de moi, ce bruit de gargouille et de tuyaux. Cordes et nerfs pincés, filaments de cuivre et de salive, crissement de pneus, raclements, râles, et puis rien, un grand vide tout sourd. La mort en son vestibule. Des chats, noirs comme la mauvaise pensée, traversent ma gorge. Parole déjà fausse. Murée vivante. Prison. Langue asséchée. Mes chers mensonges sonnent enfin creux. Je ne parle plus désormais qu'à moi-même.
Rien à confesser pourtant. Je voulais simplement me taire. Ne plus jamais rien dire. Pas même adieu. Et me revoilà, vivant ! Ne souris pas, Arnold. Tu le sais trop bien, je joue à cache-cache avec la vie. Mais je m'en suis toujours remis. La manière m'a plus intéressé que le but. J'ai souvent regardé l'échec comme l'ultime manifestation de la beauté.
J'ai des yeux bleu clair assez enfoncés dans les orbites, des mèches blondes bien épaisses, un rire un peu nerveux et une voix basse qui se prête aux aveux les plus intimes. Je plais d'ailleurs aux femmes comme aux hommes mais, à quarante-six ans, je n'ai encore jamais fait pour de bon l'expérience de la chair. Quoique né sous le signe du Lion, mon physique est loin d'être impressionnant. Je ne mesure en effet qu'un mètre soixante-huit et je pèse très exactement soixante-trois kilos et cinq cents grammes.
Un hercule de poche.
L'avilissement de ma personne est la fin que je poursuis depuis toujours. Plus on m'adule, plus je me méprise. Cette fin, tant attendue et provoquée ce matin même, tarde un peu trop à venir. Je suis pourtant pressé. Tellement pressé qu'un doute s'est emparé de moi au moment de lancer à pleins gaz ma Brough Superior contre le chêne centenaire : j'ai probablement quitté la maison de Clouds Hill en laissant le phonographe tourner avec la Deuxième Symphonie d'Elgar. Et j'ai peut-être oublié de demander au fils de mon voisin d'abattre ce gros merle tout noir et insolent qui me réveille à l'aube depuis un mois.


Au pied de cet arbre, une nuit, il y a dix ans déjà, j'ai souhaité disparaître. Le chargeur s'est enrayé. J'ai renoncé. Je me suis promis d'y revenir. Le chêne m'attendait. À son écorce, ce matin, j'ai de nouveau voulu brûler ma peau. Mais je suis un animal coriace. Le choc a été terrible, la moto s'est pliée en deux, moi pas. J'en ai pourtant tellement rêvé de cette nuit éternelle. D'encre et de velours, la nuit caressante du linceul.
J'ose à peine entrouvrir l'œil. Déjà à travers la paupière, fine, perce le jour fatal, cette lumière qui chauffe mes orbites, caresse les cils, la cornée. Grand soleil. Je ne suis donc pas parti...

À toi, Arnold, à toi, mon frère indispensable, je dédie ces lamentables petites dernières heures d'une vie tout aussi dérisoire, faute d'avoir été discrète. Arnold, le dernier d'entre nous, les cinq garçons, les cinq vermisseaux, Arnold mon cadet. Ces onze années qui nous séparent, une moitié de génération. Je m'abandonne à toi. Tu sais quoi faire. Comment improviser, hâter l'agonie. Je n'avais pas prévu ce désolant état intermédiaire. Ma disparition était inscrite mot à mot. Survivre à cet accident ne m'arrange pas du tout.
Me voilà ainsi ce matin, crucifié et paralysé, la combinaison en cuir déchirée, le nez ensanglanté dans l'herbe touffue du bas-côté, le crâne tailladé, une branche d'arbuste enfoncée dans la joue. Je me suis évanoui dans ce virage d'une route de campagne anglaise aussi tordue que moi. Éternel distrait, dirait notre mère qui m'a elle-même sans doute enfanté par distraction. Guère troublée par mon apparition, pourquoi le serait-elle davantage par ma disparition ?
Je rêve désormais d'un grand sommeil éternel sur la mousse fraîche du jardin de notre maison d'Oxford. Je rêve, à dire vrai, de retrouver Karkemish, en ce lointain Orient, là où j'ai connu mes premiers bonheurs d'archéologue à la recherche d'une civilisation perdue. Là où j'ai découvert le goût d'une amitié virile, d'un jeune homme radieux, lui aussi disparu. Tout cela m'a filé entre les doigts, comme le sable des déserts qui m'ont enchanté, comme les particules de poussière en suspension que j'observe dans ce rayon de lumière qui joue avec le rétroviseur de ma moto. Ce sont elles, déjà, que je contemplais des heures durant quand on me reprochait de n'être qu'un éternel rêveur. Et c'est cette poussière que j'aspire à redevenir lorsque, enfin incinéré, je serai dispersé sur mes lieux de nostalgie.
Dépêchons-nous ! Je suis encore un accidenté anonyme, il faut en profiter. Nez à terre, loin des flashs au magnésium ou des caricatures dans les journaux, je goûte depuis quelques minutes au calme des braves gens repus ou endormis. Les secours ne viennent pas et c'est tant mieux. La fourgonnette noire est partie, c'est bon signe. Je voudrais bien parler, et beaucoup et longtemps, mais les mots se bousculent, embarrassés. Des bouts de vie me reviennent à la bouche comme des morceaux d'étoupe arrachés par le flot à la coque d'une vieille barcasse, tandis que ma moto, même couchée, docile après son forfait, continue, indifférente, de gémir et marcher à vide. Ma roue tourne encore, pas pour très longtemps, je l'espère.


Je parlerai donc seulement de l'intérieur. Mon cerveau, bien secoué par la chute, est en ébullition : tout s'épanche, se congestionne puis se ramollit. Les méninges s'ouvrent à la mémoire et le bulbe s'épanouit en fleur, pétale après pétale.
Dans la fumée d'un pneu surchauffé et d'un autre, éclaté, je me souviens ainsi d'un nom, d'une phrase. De quelqu'un. De son visage. Arraché dans la chute et projeté jusqu'à moi, le rétroviseur me sert de révélateur. Le miroir s'est placé de lui-même devant mes yeux. Je le vois maintenant, ce quelqu'un. Le voilà, cet individu parmi nous — nous : je veux dire la petite communauté des empêtrés de l'existence —, un être que je connais assez bien et que j'ai fini par ne plus considérer tant il me jouait des tours. Écrivain ? À mi-temps. Et donc jamais pris au sérieux. Faisant tout à moitié, la fortune comme les livres, l'amour comme la guerre. Dans la glace, son reflet, mon reflet. Ce fantôme dans le rétroviseur, c'est moi, tout simplement moi. Rien que moi.

Une seconde, le temps s'interrompt. Stupéfaction. J'en profite pour reprendre ma respiration, saliver de nouveau et chercher au fond de moi un reste de courage. Pour continuer à parler. À toi seul, Arnold, mon dernier guide en cette fin de route, sur cette chaussée abandonnée... À toi que j'aime parce que tu ne m'as jamais jugé, pas plus mes absences que mon dédoublement. Tu n'ignores rien de mes hallucinations. Je suis probablement fou aux yeux du monde mais c'est le monde qui a mal tourné, tu le sais bien, pas moi. Depuis l'enfance, je vis de travers, je marche en crabe. Un instinct de survie m'a prescrit la fuite, toujours la fuite, celle de soi, et quelques volte-face de temps à autre pour me faire peur. Fuguer, pour un oui, pour un non, pour m'effacer de la grammaire du monde. Même mes livres, écrits rapidement, oubliés parfois sur le quai d'une gare, réécrits de mémoire, n'ont été que des accidents. J'ai tout accompli à la hâte, y compris le sommeil, la paresse, la lenteur, la méditation... J'ai été si rapide que, parvenu à un certain faîte de la hiérarchie militaire, je suis redescendu tout en bas, m'y suis plu, me suis dépêché d'y demeurer. J'ai cultivé la vitesse comme on développe un anticorps. Vite, la mort, vite !
Un jour, j'ai été rattrapé par plus rapide que moi. Victime de la curiosité générale. En grand danger. Sans défense, je suis depuis quinze ans le produit avantageux d'une monstrueuse invention : je suis célèbre ! Célèbre ! Rime avec zèbre ! Finit par y ressembler ! Animal ! Et rayé ! Du registre des vivants, des gens heureux. Une légende ! Ici, là, partout, toujours reconnu. Haine de soi, besoin d'effacement. Je n'en peux plus, je voudrais hurler pour qu'on m'entende. Mais qu'on ne me regarde surtout pas. Arnold, viens vite !

J'ai fait deux ou trois choses de ma vie, rien de plus, et je sens bien que l'affaire est aujourd'hui terminée. Le rideau peut tomber. Pas de salut, pas d'applaudissements. Un rappel ? Un bis ? Jamais. J'ai vécu quelques rêves les yeux ouverts.
Le reste, c'est du temps passé. Bien repassé. Du temps passé à passer le temps. Ai-je vraiment vécu ? Mal ! Cette bête, ce moi infect n'a que trop duré. Un petit demi-siècle à encombrer la planète, du ventre de ma mère aux latrines des baraquements pouilleux de la Royal Air Force. Ai-je seulement aimé ? Chastement. Deux fois, oui. Garçon et femme. Arabe et Juive. Incapable de choisir. Je suis l'accidentel indéterminé ! L'hermaphrodite au pays d'Éros. J'ai voyagé, certes, de valises en exodes, j'en ai vu du pays, froid comme chaud, de lande ou de désert. Tant de chemin parcouru pour retourner toujours au même endroit, le menton dans l'écuelle de la naissance, avec la médaille imprimée à chaud dans la chair. Chaîne en or, chaîne tout de même. Toute une vie à essayer de s'en libérer !


Parfois en plein Hedjaz, en compagnie de mes amis bédouins et princes des sables, il me semblait être là, dans le Dorset, dans le pays de Galles de mon enfance, ou en France pas loin de Dinard où nous passions nos vacances, mes frères et moi. Sans toi, mon cher Arnold... Tu n'étais pas encore né. Tu n'as donc pas connu ce bon vieux granit celte, rose, rugueux, idéal pour taire les secrets des morts vivants sous les pierres tombales. Tout était lourd dans cette enfance, comme le ciel qui pesait sur nos âmes. C'est ce couvercle-là que j'ai voulu soulever en fuyant vers l'éclat d'un soleil éblouissant. L'immensité du désert, l'absence totale de chaînes : j'ai cru trouver là-bas ma liberté. Mais sans doute n'étais-je doué que pour des bonheurs fugaces. La lumière m'a aveuglé et, aujourd'hui, elle achève de me consumer à petit feu.
À l'heure du dernier appel, je ne sais même plus comment je me nomme. Tant de patronymes pour un seul homme... C'est ma complexité, mais elle m'appartient. J'ai tellement menti, changé de peau, que je ne sais plus à l'instant à quel nom répondre. Roi des masques ! Et matricules en renfort. Autant d'alias, autant d'identités que d'aléas de bonheur. Peu m'importe ce qui arrivera après ma mort. J'ai déjà dit mon refus d'être encelluloïdé de force, et pourtant, je risque bien de finir, je le sais, en héros des salles obscures pour Occidentaux désœuvrés. Après " Le fils du cheikh ", " La révolte arabe " sur grand écran ! " Le roi sans couronne de l'Arabie " en dix bobines, " Le prince de La Mecque " en version originale...
Quand on m'interroge, je brouille les pistes, je jette de la poudre verbale à pleines poignées. Je prends une moto dans ma vieille Angleterre ou un jeune chameau dans mon Levant d'adoption et je file au plus vite, devant, là où c'est libre. Et voilà comment, en trois ans de désert à peine, on m'a transformé en mythe... Comme une étoile filante qui se serait mordu la queue et s'étoufferait de tant de lumière venue d'elle-même.

De ma narine coule maintenant un joli sang vermillon qui tache la mousse et les lichens du bas-côté. La route de campagne est déserte. La moto est à portée de bras. Je vais me relever, m'essuyer du plat de la main, remonter en selle, repartir. Me jeter de nouveau contre mon arbre fétiche et réussir cette fois l'écrasement général de la boîte crânienne. Appeler mon frère... Sauf que plus rien ne bouge. Ni ne parle. Du sol, le rétroviseur me renvoie l'image d'un handicapé à vie.
Arnold, viens me sauver de ce si peu de moi-même. Tu me manques, je te veux à mes côtés une dernière fois. Mon double ! Tu t'y es engagé. Complice. Tu vas venir, je le sais, tu es de parole, c'est de famille. Double, moitié, trois quarts, que sais-je de toi, sinon que je ne t'ai pas choisi ? La fraternité, ça va de soi.
Aide-moi à m'effacer à jamais pour oublier cet abominable publicitaire américain qui m'a gâché la vie. M'a inventé, m'a fait autre, moi qui n'étais déjà rien, douloureux et confus à moi-même. M'a contraint à changer de patronymes, de pseudonymes, d'adresses. À me contredire, à me mentir à moi-même comme aux autres. Je lui dois d'être ce que l'on appelle une légende. Et ravagé de gloire, dévasté de reconnaissance, rongé par l'ambiguïté. Il a profité de mes faiblesses, de cette identité douteuse, il a abusé de ma maladie congénitale, a flatté mes tendances. Je lui dois d'être harcelé par la presse à scandales, méprisé par ma hiérarchie, traité ici d'imposteur et ailleurs de baladin assoiffé de publicité. Je suis une légende qui souffre à en crever mais qui n'en finit pas de mourir.


Et me voilà ce matin à contempler le désastre d'en être arrivé là après tant d'années, une telle addition de travail, d'efforts, de politesses, de génuflexions. Cela a toujours été ainsi, dès les premiers jours, incapable de savoir qui est mon père, si ma mère est ma mère, si mes frères sont bien les miens — à commencer par toi, Arnold —, si je suis le petit Ned ou déjà Thomas Edward Chapman-Junner, sous-lieutenant puis colonel, ou simple soldat de deuxième classe et si, soldat, je m'appelle John Hume Ross, matricule 352087, ou T.E. Shaw, matricule 7875698, ou encore T.E. Smith, alias T.E.S. ou T.E.L. Que ne suis-je pas enfin ? Au jeu des sept métiers, je n'ai jamais su quelle carte tirer : archéologue, espion, officier, cartographe, chef de révolte, écrivain-éditeur-traducteur, mécano ? Agonisant ? Et pour combien de temps ?
Mes biographes font semblant de savoir. Ils sont hélas encore vivants ou s'apprêtent à naître. Je suis un excellent sujet. Je fais vendre journaux, revues, livres... Il est vraiment temps de filer à l'anglaise comme on dit à Dinard. To take a french leave, dans ma langue. Il va falloir, je le crains, patienter un peu. J'ai l'habitude des longues veillées et des sinueuses méharées dans le Sinaï. Des journées sans rien boire, ma bosse sur le dos pleine d'une graisse salutaire. Adolescent, à Oxford, puis adulte, en Arabie, j'en ai passé des nuits à travailler sans dormir, des journées entières sans m'alimenter, alors que mes pieds saignaient et que ma tête était en feu. Solide, la bête !
À toi, mon frère essentiel, toi, le dernier ami de l'enfance qui me reste, je voudrais écrire ce que j'ai déjà dit à ma bonne Mila, l'écrire et puis te dire adieu : " Savez-vous ce que c'est que découvrir tout à coup que l'on a complètement raté sa vie ?... Toutes ces entraves, c'est moi-même qui les ai nouées, délibérément, dans le désir de me ficeler au point de perdre tout espoir, tout pouvoir d'agir. Tant qu'il me restera un souffle de vie, ma force s'emploiera à maintenir mon âme en prison, puisqu'elle ne peut se sentir en sécurité nulle part ailleurs. À l'origine des nombreux renoncements que j'ai traversés ces dernières années, il y a la terreur d'être emporté dans la course au pouvoir libérateur. J'ai eu peur de moi. Est-ce de la folie ? "
Non, ce n'est pas de la folie, Arnold, aide-moi à m'en persuader. Ce n'est que de la gêne face à celui que je suis devenu. Trop de décalage entre soi, son image et l'image que l'on s'était faite de soi. Je n'en peux plus d'être impressionné, reproduit en photographies à des millions d'exemplaires. J'aurais aimé quitter cette terre comme un saint laïc, en lévitation, s'évaporant à force d'ascèse. J'aurais aimé pouvoir d'en haut me regarder, immobile enfin, comme un cliché voilé, méconnaissable. Et disparaître pour de bon.

 
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