• Loisirs
  • Livres & Musique

En attendant Ludmilla, de DBC Pierre (premières pages)

Article le 07/09/2006 à 18h42 0 commentaire

© Panama

Ludmilla s'arrêta pour observer dans le ciel le soleil paresseux. Dès qu'il se coucherait, elle s'enfuirait. Mais il demeurait désespérément immobile, scintillant comme à travers un blanc d'œuf. La nuit était encore loin de là, à une éternité.

Un hélicoptère de combat bourdonnait alentour. Ludmilla réprima un frisson.

Pendant cinq heures encore, elle allait devoir parler pour ne rien dire, et pousser les soupirs habituels, d'un air morose et sceptique. Elle cacherait son état d'excitation, elle attendrait son heure ; puis, dans un concert de bâillements, les membres de sa famille partiraient l'un après l'autre se cou¬cher.

C'est alors qu'elle prendrait la fuite.

Devant elle, l'ombre des montagnes semblait annoncer la nuit à venir. Elle se raidit dans la brise ; ses lèvres paraissaient plus gonflées que d'habitude, sa vulve aussi, et plus mouillées. La curieuse excitation qu'elle ressentait résistait même au froid. Cette nuit-là, alors que la bri¬gade passerait au pied de la montagne, Micha Boukinov s'éclipserait. Elle l'attendrait dans la pénombre des congères qui bordaient le versant der¬rière la cabane où elle habitait avec sa famille. Certes, Micha n'était pas le prince dont elle avait rêvé petite fille, mais elle ne trouverait pas meilleur parti à Oublilsk.

Et il l'emmènerait à l'Ouest.

Les siens seraient durement ébranlés par son départ. En se réveillant, sa famille trouverait sa paillasse froide. Une fois loin, Ludmilla n'en doutait pas, elle se rappellerait de tous leurs travers ou presque avec une pointe de nostalgie. D'ailleurs, ça commençait déjà. Elle pleurerait le moment venu, en silence. Ludmilla espérait qu'une fois installée à l'Ouest, elle parvien¬drait à faire venir sa famille.

Les siens lui pardonneraient sans doute après avoir compris les raisons de sa disparition.

Une bourrasque de vent glacé se faufila dans les cheveux de Ludmilla, qui voltigèrent autour de son visage comme des corbeaux enlevant un chérubin. Le ciel lui-même, qui s'étalait d'un bleu de plus en plus profond derrière elle, semblait trop plat pour contenir toute son excitation et sa détermination.



Elle fuirait là où ne retentissaient ni coups de feu ni explosions. Logique¬ment, elle se disait qu'elle irait dans un pays qui élaborait les armes, qui faisait appel aux énergies et aux savoirs nécessaires à leur fabrication, où les ultra-riches organisaient armées et guerres. Seuls les pays aux origines des conflits peuvent être en paix, pensait Ludmilla, car même si les riches vivent de la guerre, ils n'en supportent jamais les inconvénients sur leur sol.

C'est donc là qu'elle comptait se réfugier avec Micha.

Ludmilla ne voulait plus ni voir ni entendre une seule arme à feu. Sur¬tout maintenant qu'elle connaissait leur place dans l'équation du pouvoir. Elle savait que les armes, parce qu'elles nourrissent abondamment l'orgueil, pouvaient être une drogue aussi puissante que l'orgasme. En observant les hommes, elle avait appris que la fierté était la voix du mal. Et la fierté culturelle, en raison du nombre de voix qui la portaient, devenait vite un cri. Elle souhaitait ne plus jamais rencontrer un homme contaminé par cette voix. Car même sans arme à portée de main, le désir de vaincre à tout prix perdurait chez l'être atteint. Ça, elle le savait. Elle l'avait vu. L'équation ne leur sortait jamais de l'esprit.

La pensée que Micha pût un jour être envoûté par sa kalachnikov ren¬dait leur exode encore plus nécessaire.

Alexandre Vassiliev, le grand-père de Ludmilla, était un homme que les armes à feu avaient corrompu. Il disait volontiers qu'il se moquait bien plus de son deuxième meurtre que du premier. Et du troisième encore plus. Après un certain nombre, il en arriva à se moquer de pas mal de choses. Pour finir, il se moqua de lui-même. Ludmilla se souvenait du jour où son grand-père en prit conscience. Elle avait vu son regard se transformer : vif et profond comme un étang, il devint morne comme une tasse de thé. Elle s'en souvenait d'autant plus que cela eut lieu le jour de ses premières règles ; des gouttes de sang tachèrent le sol en terre battue de la cabane, et elle fut empotée toute la journée, les joues en feu, avec l'impression de sentir le fromage de chèvre et la confiture de betterave.

“Encore du sang sur ces montagnes ! avait maugréé sa grand-mère Olga. Comme si ce lieu n'était pas déjà un tapis tissé de sang ! Écoute-moi bien : ici, le sang n'est pas un heureux présage.”

 
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.

VOS RÉACTIONS

Vous devez écrire un avis



de Plurielles
SUR LE
    Plus de discussions sur le Plurielles.fr »
    logAudience